L’âtre sans feu semblait un éclat de rire grotesque, bouche désossée aux gencives nues, sèche, poussièreuse, démesurément ricanante. Les trois chaises dépareillées construisaient un triangle aigu. La pendule grinçait. Brrr! quel froid!
Albert poursuivait sa promenade à pas plus grands, la couverture zigzagant en ailes fantasques sur l’épine de son dos.
Il songea à fumer. Il visita sa blague. A peine y trouva-t-il de quoi bourrer médiocrement le giron de la moins corpulente de ses hétaïres. Lorsqu’il voulut incendier, toutes les allumettes d’une boîte achetée la veille furent frottées par ses doigts engourdis sans vouloir prendre. Hors de lui, il dut passer dans la chambre d’un de ses voisins pour mendier un peu de flamme.
Enfin, mélancoliquement il fuma sa dernière pipe.
En heurts inutiles, les moineaux affamés qu’il nourrissait d’habitude venaient choquer ses vitres de leur bec. Pas une miette de pain, malgré les poches retournées. Ils heurtaient, sautillaient, piaillaient, et le jeune homme, dans une rêvasserie subite, se figura être l’un de ces moineaux et frapper lui aussi à coups redoublés contre les cloisons fermées de l’Inexorable, à travers lesquelles, se les imaginant heureux, il voyait grouiller les parvenus de tout genre, ceux de l’art, ceux de la science, ceux de l’industrie, ceux de la banque, ceux du clergé, ceux de l’armée, ceux du commerce, ceux de la haute noce, ceux du journalisme, ceux du carambolage, ceux de la jonglerie et même ceux de la politique. Toc! toc! contre le verre imbrisable s’ensanglantaient ses ongles. Toc! Personne ne faisait semblant d’ouïr. Toc! Des nausées le prenaient à la gorge devant cette indifférence universelle. Toc! toc! toc! Rien. Toc! sacré nom de Dieu, toc!... Il retombait épuisé, râlant, crevant, enterré dans le givre, immobile et livide, le sang congelé, le cœur roide.
Il se réveilla.
La faim dans son estomac prenait des proportions béantes. Huit heures. Il tira sa bourse et compta. Douze sous. Son déjeuner avait consisté à fumer son avant-dernière pipe. «Mangeons et buvons» se dit-il, fredonnant un de ses refrains favoris «car demain nous mourrons.»
Il vêtit sa houppelande et ses bottes.
Dans une crémerie honteuse, il s’attabla. D’autres déguenillés arrivaient aussi, prenaient place et, silencieusement, faisaient leur repas. Une fumée âcre chargée de goûts de graisse, s’attachait aux narines, mais personne ne s’en offusquait. Chacun broutait. Une fille morne apportait les plats et les bouteilles. Albert lui demanda à dîner pour douze sous. Elle servit un bouillon, un morceau de bœuf, un verre de vin, un peu de pain. Quand il eut fini, mal rassasié, il voulut encore quelque chose. On lui rappela durement ses dettes. Il partit la tête basse.