Et par peur du chez soi désert, il se lança dans Paris.
O Ville! ô Paris immense! ô myriades de maisons! ô grouillement épouvantable d’hommes! Des rues, des rues, des rues toujours, sans fin. Eternelle et vivante palpitation au sein du planétaire organisme, matrice fiévreuse et vibrante, pustuleuse gangrène, volcan, microcosme, abcès, siège d’infection maladive et cuisante, tout y afflue, tout en rayonne, tout s’y reflète ou s’en émet avec la propagation aveugle et sûre des ondulations autour de l’eau remuée, avec le tourbillonnement fatal de l’océan qui s’engouffre dans le Maelstrom. Mystère! Pourquoi ce mode-là de la substance? Pourquoi ce perpétuel devenir? N’eût-il pas été plus simple que rien ne fût? Et ces trottoirs! Que de pieds ne les avaient pas déjà foulés: pieds de duchesses, pieds de catins, pieds d’actrices, pieds de majestés, pieds de godelureaux, pieds de grands seigneurs, pieds de bourgeois, pieds de peuple! Où s’en étaient-ils allés tous ces pieds? Ils avaient passé: les uns puants, d’autres sales, d’autres parcheminés, d’autres pleins de cors, d’autres moites, d’autres secs, d’autres bots ... mais tous avaient passé. Dès lors, pourquoi les avoir poussés là? Etait-ce pour que leur cohue fît s’élever dans l’atmosphère cette poussière qu’on appelle la civilisation? Peuh! maigre résultat! Le monde civilisé n’a, en plus de la sauvagerie, que la conscience de sa propre inanité. Il s’agite, bruit, se consume, et ses efforts gigantesques et monstrueux broient l’individu pour un but qu’il ignore, dans une souffrance dont il ne profitera pas. Civilisation? Une paire de gifles! N’était-ce pas pour être civilisé que lui, Albert, se trouvait à présent sans un pantalon sur la peau, hâve, défait, raté sur toutes les coutures, mécontent de lui et des autres? N’était-ce pas pour avoir appris le latin, le grec, les mathématiques, l’histoire, la chimie et la littérature, pour avoir respiré l’air anémique des lycées, noctambulé à la lueur du gaz et s’être cru poète, que la vie l’horripilait maintenant comme la plus fâcheuse des aventures et la plus inutile des farces? Arpentant les boulevards encombrés, il considérait avec furie la foule, les théâtres, les cafés et les fiacres.
De nouveau la chambre nue et l’âtre sans feu.
Alors, autant dire tout de suite que le monde était notoirement mauvais. Puisque aucune des volontés qui constituent les êtres ne parvenait à se développer au gré de ses désirs, n’était-ce pas dans cette lutte infinie l’infini de la douleur? Puisque lui, Albert, n’en arrivait pas à ses fins, n’était-ce pas que la nature humaine était par essence vouée au mal et au désespoir? Oui, oui, oui, cent fois oui.
Et comme il accentuait ses exécrations par de violents coups de poing dans les murs, et que les voisins, empêchés de dormir, le menaçaient de le faire arrêter pour cause de tapage nocturne, il en conçut plus de haine encore contre la société. Il s’aperçut même que, par une inconcevable contradiction, les hommes, au lieu de se soutenir les uns les autres, ainsi que font les condamnés qui marchent au supplice, s’ingéniaient à se rendre plus amère la destinée par leur réciproque méchanceté. Comment s’étonner après cela de l’aigreur des caractères et de l’acerbité des plaintes? L’infortune engendre la malveillance, comme l’eau de la mer le sel. Ce qui se prouve de la sorte: étant donnés l’être a′ et l’être a″, dont l’un souffre d’une souffrance positive et l’autre d’une souffrance négative, par le principe que natura abhorret a vacuo, le mal de l’un tendra à passer dans l’autre, jusqu’à consommation de l’équilibre final; et, mis en présence, ce sera un échange d’insultes, de grossièretés, de tracasseries, de vilains procédés, de horions et de coups de pieds au bas des reins, parce que l’équilibre, loin d’être atteint de prime abord, ne s’obtient qu’après de nombreuses oscillations, semblables à celle du balancier avant d’arriver au repos. De là: les guerres, les massacres, les tueries, les exactions, les assassinats, les cours de justice, les assemblées populaires, les foudres de l’Eglise, les révolutions, les batailles de philosophes et les journaux réactionnaires. De là cette foule de maux qui accablent l’humanité, maux de corps et d’esprit, maux de tête et de cœur, maux aigus, maux chroniques, maux rebelles, maux imaginaires, maux tuberculeux et maux syphilitiques, dont les trois quarts au moins n’existeraient pas sans la réaction sociale des sujets les uns sur les autres.
Et par ce cercle vicieux, Albert revenait à son point de départ, à savoir: à l’axiome par lequel il avait invectivé Paris et la civilisation.
Comme il se couchait sur ces idées, sentant bien que le sommeil était son unique refuge, le lit, privé de duvets et de draps, lui parut extraordinairement frigide. Il s’enroula dans sa couverture, jeta sa houppelande sur ses pieds, mais l’immobilité où il se forçait, espérant dormir, se traduisit dans sa chair en picotements désagréables. Les yeux clos, les poings crispés, il rageait. Au bout de deux heures, il se leva, et, dans un accès de colère à son comble, il brisa une des chaises et en engrossa la cheminée pour faire du feu et se chauffer. Malheureusement, le manteau hiémal du toit, fondant un peu, avait inondé le foyer d’une mare dégoûtante. Il lui fut impossible de voir se comburer un seul brin de paille. Oh! chiens d’humains!
Il se recoucha.
Evidemment, il n’y avait qu’un moyen d’en finir: faire un trou dans la Terre, remplir de poudre et faire tout sauter.