—Je vois, vous êtes un humanitaire.

—Non, monsieur, je suis un soldat.

Chacun attendait. La minute était angoissante, et moi-même, bien que je me fusse gardé de prendre la moindre part dans ce qui venait de se passer, je me sentais absolument bouleversé.

Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis, revenant sur Kœnig et le regardant dans les yeux, il reprit:

—Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec des doctrines telles que les vôtres que l'on fait la guerre. Où en serions-nous? Où en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs militaires, monsieur, de grands maîtres, qui sont les miens et qui devraient être les vôtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus? Vous vous élevez contre les procédés rigoureux que les armées en campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre sécurité que pour la préparation méthodique de la victoire. Ce sont de pénibles nécessités, mais des nécessités inéluctables. Clausewitz a dit: «La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de limites. La guerre ne connaît que ce moyen: la force. Il n'en est pas d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dévastation des provinces, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue.» Le général von Hartmann a écrit: «Ce serait de gaieté de cœur s'adonner à une chimère que de méconnaître que la guerre du temps présent devra être conduite avec une rigueur plus dénuée de scrupules, avec plus de violence et une violence plus générale que jamais dans le passé. Quand la guerre nationale éclate, le terrorisme devient un principe militairement nécessaire.» Et notre grand Bismarck: «La véritable stratégie, disait-il, consiste à pousser votre ennemi et à le frapper durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes envahies le maximum de souffrances, de façon à les dégoûter de la lutte et à vous assurer leur concours dans la pression à faire sur leur gouvernement pour l'amener à se rendre. Vous ne devez laisser aux populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer.»

—On ne les leur laisse même pas, murmura Kœnig.

—Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand État-Major (et, ce disant, le colonel porta les doigts à sa visière) sur les Lois de la Guerre continentale?... Vous y auriez vu, avec toute la pondération et la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce genre, qu'«une guerre énergiquement conduite ne peut pas être uniquement dirigée contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de défense, mais qu'elle devra tendre également à la destruction de ses ressources matérielles et morales».

Il dégansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intérieure, en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut:

—«C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se défendra contre les idées humanitaire exagérées, qu'il se rendra compte que la guerre comporte forcément une juste rigueur et, bien plus, que la seule véritable humanité réside souvent dans l'emploi dépourvu de ménagement de ces sévérités.»

Puis il ajouta: