La dislocation se fit un peu plus loin, au Vieux-Marché. Revolver au poing, sergents et feldwebels couraient de tous côtés pour assurer des locaux. On nous logea, le capitaine Kaiserkopf et moi, avec une vingtaine d'hommes, dans une belle maison XVIIe siècle de la rue des Moutons, appartenant à un professeur de l'Université. Notre premier soin fut de nous y restaurer copieusement, mettant à contribution l'office, la cave, la cuisine, la cuisinière et le professeur lui-même, qui fut contraint de nous servir de sommelier.
Aussitôt que je fus libre, je sortis faire un tour en ville. Nos soldats étaient déjà répandus par bandes dans les rues. Il y en avait aussi beaucoup du 165e hanovrien, dont le régiment paraissait être au complet à Louvain, comme le nôtre. De nouvelles troupes ne cessaient d'ailleurs d'affluer. Il en venait de partout, du sud, du nord, de l'est, par la rue de Namur, par la rue de Diest, par la rue de Tirlemont et par celle des Joyeuses-Entrées. Les parcs et les boulevards foisonnaient de campements. Sur les pelouses et les plates-bandes, le train avait tiré ses chariots et les artilleurs leurs canons. Les chevaux étaient attachés aux platanes centenaires dont ils rongeaient l'écorce. Les chaussées, les trottoirs, les places, les gazons piétinés et creusés d'ornières croupissaient sous des couches de fumier. Toute la sentine de l'armée pourrissait sur la ville.
Revenu sur la Grand'Place, je m'absorbai longuement dans la contemplation de la riche joaillerie de l'Hôtel de Ville. Tout blanc, entièrement sculpté, fouillé comme un rétable d'ivoire, le somptueux monument était couvert du haut en bas de statues et de hauts-reliefs, de niches géminées, de dais et de consoles. Toute l'histoire de la cité s'y trouvait figurée dans le costume de l'époque, sous les traits de personnages du temps ou la fable de scènes bibliques. Princes, seigneurs chanoines, théologiens, bourgmestres, échevins et marchands y mêlaient leurs effigies héroïques ou grotesques, sévères ou hilares en toutes sortes de postures solennelles ou gaillardes, pieuses ou lubriques. Se doutaient-ils, tous ces joyeux compères, tous ces braves bourgeois de Louvain, qu'un jour viendrait où le général von Kluck, en route pour Bruxelles et Paris, coucherait cavalièrement chez eux, où la botte éperonnée et la cravache altière du major von Manteuffel régneraient à la prussienne sur leur fastueuse demeure? Sous les trois couleurs de notre drapeau impérial, le magique Hôtel de Ville, l'orgueilleux palais communal, n'était plus maintenant que la Kommandantur.
En face se trouvait la collégiale de Saint-Pierre. Lorsque je pénétrai dans sa vaste enceinte, le calme grandiose qui m'accueillit, au sortir du tohu-bohu de la place, me fit une profonde impression. Entre ses vingt-huit faisceaux de colonnettes et dans la lumière de ses vitraux, la nef s'ouvrait, s'envolait et se prolongeait avec une mystérieuse splendeur. Des groupes de femmes et de béguines priaient, affalées sur les dalles ou aux dossiers des agenouilloirs, et leurs marmottements confus, s'exhalant comme un encens, s'unissaient peut-être en une même et vaine imploration pour leurs morts, pour leurs combattants, pour la Belgique. Dans une chapelle, un office bas se célébrait au son d'une clochette aigrelette. Mais ces manifestations d'un culte qui n'était pas le mien m'intéressaient peu. Toute mon attention se trouvait requise par les merveilles artistiques dont regorgeait la basilique. D'admirables panneaux de maîtres flamands, des fonts baptismaux de Metsys, des orgues de Golphus, un banc de communion de Papenhoven, un tabernacle, des bois peints, des marbres, des ferronneries, des tombeaux composaient un véritable musée allant du gothique au dix-huitième. Une chaire de vérité, compliquée et touffue, représentait sous un baldaquin de palmiers le reniement de saint Pierre et la conversion de saint Paul. Deux chefs-d'œuvre de Bouts ornaient la chapelle des Chirurgiens et celle des Brasseurs. L'un figurait le martyre de saint Erasme, désentraillé par deux bourreaux en présence de l'empereur. Le second, qui peignait la Cène, était le panneau de milieu d'un triptyque dont les volets appartenaient l'un au musée de Berlin, l'autre à la Pinacothèque de Munich. Nous possédions maintenant l'ensemble, avec la partie centrale qui nous manquait.
Mais le morceau le plus remarquable était peut-être le jubé. Il ouvrait sur le chœur trois merveilleuses arcades du plus riche style flamboyant, festonnées, enguirlandées, enchevêtrées de feuillages et peuplées de statuettes d'apôtres. Eclairé par un lustre à douze branches et surmonté d'une croix immense, il mettait dans l'austérité du milieu, et malgré le luxe de son ornementation, une touche d'une rare élégance et d'un art parfait.
Au sortir de cette visite minutieuse, que mon goût pour les belles choses et le souvenir de mon cours universitaire avaient prolongée je sentis le besoin de reposer un peu mes jambes fatiguées, tout en humectant mon gosier altéré d'une chope ou deux de bière de Louvain. J'entrai à cette fin, rue de Bruxelles, au café Sody. Le tenancier, aidé de ses deux filles, servait de son mieux de nombreux soldats. On tapageait, on se débraillait, on lutinait les donzelles qui, rougissantes, regardaient leur père, ne sachant si elles pouvaient résister ou s'il leur fallait se laisser tripoter. Des landwehriens, qui assuraient avoir traversé le territoire hollandais, tiraient de leurs poches des poignées de cents et montraient des paquets de cigarettes de Maestricht.
—Nous sommes de braves gens, disaient-ils en répandant leur monnaie. Il n'y a pas de meilleurs bougres que les Allemands.
Quel que fût l'agrément du lieu, je m'y attardai moins qu'à la Collégiale, car je voulais voir l'Université. Elle se trouvait rue de Namur. Il était à peu près quatre heures quand j'y entrai. La Bibliothèque, comme je l'ai dit, m'attirait surtout. J'espérais pouvoir en examiner à mon aise les anciennes salles, avec leurs superbes boiseries et leurs portiques à colonnes, celle des Promotions, celle des Portraits, les statues de philosophes et d'écrivains, les vieilles toiles retraçant les traits de Juste Lipse, d'Erasme, de Jansénius. Je désirais vivement voir et tenir entre mes mains certains des joyaux de ses collections, le petit manuscrit de Thomas à Kempis ou le fameux exemplaire sur vélin d'André Vésale, présent de Charles-Quint. Sans prétendre à l'érudition d'un médiéviste ou d'un docteur en droit canon, le modeste étudiant que j'étais pouvait cependant trouver dans ce docte sanctuaire de quoi intéresser sa curiosité.
Je m'arrêtai d'abord, plein d'émerveillement et de respect dans le grand vestibule du rez de chaussée. L'admirable crypte s'approfondissait, régulière et hypostyle, sous les poutres énormes de son plafond, entre de larges arcades à cannelures que supportaient de gros piliers ronds à chapiteaux feuillus. Construite pour servir de Halle aux Drapiers, elle avait longtemps retenti du bruit des échanges, avant de résonner du choc des discussions scolastiques et d'être balayée par les robes des professeurs. La poussière en était savante et l'ombre tutélaire.
J'allais m'engager sur les marches de l'escalier à double rampe qui montait aux étages, lorsqu'une fusillade insolite, éclatant au dehors, vint m'arracher à ma méditation. Le piétinement précipité de gens qui couraient, des cris, d'inquiétantes rumeurs parvenaient de la rue. Je sortis. Des portes se fermaient brusquement, des volets se closaient, des soldats en alerte, l'œil sur le qui-vive et la gâchette au doigt, obliquaient ou rasaient les murs avec circonspection.