—Qu'y a-t-il? demandai-je à un sous-officier qui se hâtait.

—Vous n'entendez pas, Herr Fæhnrich?... La bataille se rapproche... C'est là-bas...

Son bras se tendait en direction du nord-ouest. Il disparut.

La canonnade, en effet, s'entendait à peu de distance et avec une intensité singulière. Dans le zèle de mon exploration je n'avais pas prêté attention à son accroissement. J'en percevais maintenant très fort le grondement sinistre, et je me sentis subitement plein d'appréhension. Que se passait-il exactement? Je m'élançai dans la direction indiquée. Le centre de la ville bourdonnait comme une ruche en délire. Partout régnait le plus grand désordre. Des officiers, hors d'eux, clamaient des injures en brandissant des revolvers. Des cavaliers galopaient dans les rues, en criant: «Alarm! Alarm!» Les estafettes se succédaient à la Kommandantur. Une tourbe de soldats confluait de toutes parts, ahuris, furieux armés ou non, quelques-uns le pot en main ou une garce dans le coude, d'autres belliqueux et harnachés jusqu'aux dents. Des automobiles pétaradaient en tous sens, montaient sur les trottoirs et les gazons. Fouaillés jusqu'au sang, les chevaux, par quatre, roidissant leurs muscles, entraînaient dans un vacarme de ferraille et de jurements leurs canons et leurs caissons. Des bataillons précipitamment rassemblés prenaient le pas de course vers le nord.

Alarm!... Alarm!...

Le tonnerre de l'artillerie semblait maintenant crouler aux abords mêmes de la ville. Des essaims d'habitants massés sous les portes ou aux encoignures des rues haletaient d'émotion et ne cachaient pas leur joie.

—Ce sont les Belges! criaient-ils. Ce sont les Anglais!... Ils arrivent de Malines!

Une harde de hussards essoufflés, poussiéreux, sordides, venant du combat, rentraient dans Louvain, tirant leurs bêtes par la bride. Ils sentaient la défaite. Des vagues de fuyards, des chariots aux traits rompus, des débris de convois, tout un ressac de champ de bataille refluait à gros bouillons sales vers l'arrière en roulant ses épaves. Les troupes qui sortaient se heurtaient, comme en un mascaret, au flot qui remontait. Dans la confusion dans l'incertitude où l'on était si l'ennemi ne se trouvait pas déjà aux portes, les fusils partirent; des corps allemands tombèrent des deux côtés. Ce fut un instant d'inexprimable bagarre. Je vis même, au carrefour de la rue du Poirier, près de la Dyle, un officier du 165e descendu net d'un coup de feu par un soldat de son régiment: une vengeance, sans doute. J'allais courir sus au misérable, car j'avais aperçu son geste; mais l'assassin se perdit dans la cohue.

Les déflagrations devenaient maintenant générales, se répercutant avec une rapidité foudroyante dans tous les quartiers. On tirait dans la rue de Bruxelles, dans la rue du Canal, dans la rue de la Station, du côté du boulevard de Tirlemont, de la rue Léopold, de la rue Marie-Thérèse, du Grand Béguinage, de la porte de Namur. Les hordes en débandade mêlées aux troupes qui restaient ou à celles qui arrivaient encore de l'est ou du sud étaient dans un état d'exaspération indescriptible. On hurlait de partout:

Man hat geschossen!... Die Civilisten haben geschossen!...