L'officier toisa le père d'un regard d'acier; il se borna à répondre sobrement:
—Es ist Befehl[ 3].
Le pauvre homme s'affaissa en sanglotant sur le seuil vénérable que, peu d'heures auparavant, j'avais franchi d'un pas si allègre et si respectueux.
Je ne pus en supporter davantage. Saisi de frayeur devant cette catastrophe, pris ensuite de peur pour moi-même, pour ma sécurité personnelle, pour mes propres effets, mon argent, les petits souvenirs de famille, d autres aussi, que je conservais pieusement dans un coin de mon paquetage, je m'enfuis dans la direction du sud, du côté de mon logement.
J'allai donner en plein du nez sur le ventre d'un gros capitaine de gendarmerie.
—Pardon... oh! pardon, monsieur le capitaine!... Savez-vous si ça brûle rue des Moutons?
—Rue des Moutons... ma foi...
—-C'est là que je suis cantonné... dans une maison... chez un professeur...
—Oh! dans ce cas, rassurez-vous, mon jeune Fæhnrich, les maisons où sont cantonnées nos troupes ne risquent rien; elles sont naturellement livrées au pillage, mais elles ne seront pas brûlées... du moins pour le moment. Vous pouvez continuer tranquillement votre promenade. Guten Abend!
Je remerciai le bon capitaine de son assurance, et, désormais tranquille pour ce qui me concernait, je revins, comme médusé, contraint par une obsession infernale, au spectacle de la ville en flammes. Des centaines de maisons incendiaient déjà le ciel de lueurs framboisées. Le Palais de Justice, l'Académie des Beaux-Arts, le Théâtre brûlaient. Le quartier de la Station n'était qu'un immense brasier. Tout grondait et ronflait. De toutes parts, c'étaient des craquements, des fracas, des dislocations, des effondrements. Des séquelles d'habitants en appareil hétéroclite essayaient de se sauver, d'échapper à l'écrasement, au feu ou au massacre et fuyaient vers le sud ou l'ouest au milieu des balles. D'autres grillaient dans les immeubles et l'on entendait leurs cris épouvantables.