Seules les maisons immédiatement attenantes à la Kommandantur étaient protégées. De nombreux soldats avec des pompes en arrosaient copieusement les murailles, dirigeant leurs jets de manière à empêcher le rideau des flammes environnantes de se porter où il ne fallait pas et de propager l'incendie jusqu'au précieux édifice qui abritait le major von Manteuffel, ses officiers, ses services et une grosse garnison. Des tuyaux étaient postés à cet effet à travers les appartements et conduisaient l'eau sur les toits, d'où elle retombait tout autour en une fine pluie incessante.
En dehors de cette oasis, la chaleur était intolérable. Une sensation d'étouffement prenait âcrement à la gorge. Dans les rues, devenues à peu près impraticables, on se heurtait à chaque pas à des amas en ignition ou à des éboulements fumeux et il fallait faire de longs détours pour circuler dangereusement d'un quartier à l'autre, sous les chutes de poutres et l'avalanche des moellons. Il faisait plus clair qu'en plein jour de soleil. Je tombai, rue Léopold, sur Wacht-am-Rhein qui, à la tête d'une bande hurlante de forcenés, avait pris possession de tout un îlot, dont il était le roi, le Néron, et dont il détruisait systématiquement les maisons. Le sac commençait à s'organiser; mais l'incendie le rendait encore périlleux et, pour le moment, tout à leur furie, les soldats s'acharnaient plutôt à brûler qu'à piller. Place de la Station, on exécutait en masse. Plusieurs centaines de civils y étaient parqués, hommes, femmes, enfants, attendant leur sort, bras levés. Sous les ordres d'un major à cheval, des officiers les fouillaient, les dépouillaient de leur argent et de leurs bijoux, puis les envoyaient au peloton d'exécution. Dans un coin de la place on fusillait des prêtres liés quatre par quatre.
Je me trouvai, je ne sais comment, dans le haut de la rue par où nous avions fait, le matin, notre entrée triomphale. Elle se consumait, d'une extrémité à l'autre, à l'exception toutefois de la maison américaine, intacte, dont l'enseigne détachait ses grandes lettres noires dans la clarté aveuglante de la nuit en flammes. Sur la porte se trouvait placardée cette affiche imprimée et timbrée du cachet du Commandant impérial de la Circonscription de Louvain:
Dieses Haus ist
zu schützen.
Es ist streng verboten, ohne
Genehmigung der Kommandantur
Hæuser in Brand zu setzen.
Kaiserliches Garnison-Kommando[ 4].
Je reconnus la petite butte du Mont-César et n'eus que quelques pas à faire pour l'escalader. De là, le panorama était féerique. La mer de feu s'étendait devant moi, battant l'horizon de ses vagues éblouissantes. Au centre, le gigantesque vaisseau incandescent de la Collégiale s'y balançait, comme soulevé par la tempête, projetant fantastiquement ses agrès scintillants et sa mâture en détresse, prêt à s'abîmer dans les flots embrasés. Des bouillonnements, des tourbillons, des courants de lames déferlantes, des torrents d'écume roulaient et se tordaient en une formidable boule ignée, tandis que, solitaire, comme un rocher, comme un écueil déchiqueté, le massif abrupt de l'Hôtel de Ville, bravant la tourmente, dressait ses escarpements, ses crénelures, ses aiguilles, ses frontons sourcilleux par dessus les crêtes irritées qui venaient se briser à ses pieds. Comme un serpent d'or en fusion, la Dyle annelait dans cet océan ses replis, ses ondulations, ses méandres lumineux, réverbérant sur un ton plus pur, mais non moins ardent, les éclats de ses rives, toute écailleuse de reflets, de coruscations et d'étincellements. Rutilant, phosphorescent, rouge, jaune, orangé, blanc, un immense ciel chargé de toutes les couleurs vibrait et rayonnait, intense et volcanique, sur ce chaos plutonien. De grands nuages gonflés de fumées et de vapeurs brûlaient et bavaient leur lave comme des cratères renversés. Des éclairs cuivrés, des écharpements violets, des entailles vertes, cramoisies, roses, des biseautements de diamant balafraient violemment les exhalaisons. La lune, comme un œil crevé et sanglant, regardait par un trou de bitume.
Je restai longtemps à contempler, pétrifié de stupeur et de fascination cette fresque titanique. Son horrible beauté me remplissait d'émerveillement. Mais quel désastre!... Se pouvait-il que des hommes détruisissent en quelques instants ce que des générations avaient mis des siècles à édifier?... Quel désastre!... et quelle mélancolie!... Louvain ne serait bientôt plus qu'une vaste ruine, semblable à celle du château de Charles-Quint, dont je foulais d'un pied trébuchant les informas vestiges.
L'est, par ou j'étais venu, je crois, m'était maintenant défendu. Je cherchai une route par l'ouest.
Il était deux heures du matin quand je retrouvai mon domicile. Le capitaine n'était pas rentré. Dans la salle à manger, le professeur, notre hôte, gisait dans une mare de sang. Je gagnai ma chambre, accablé de fatigue, ne demandant plus qu'à me jeter sur mon lit pour m'y endormir d'un sommeil de plomb. Mon seul soin fut d'aller fermer la fenêtre, ne voulant pas être incommodé par les odeurs et la fumée qui flottaient au dehors.