L'armée allemande de l'ouest a pénétré victorieusement sur le territoire français, de Cambrai aux Vosges. L'ennemi a été battu sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite. Vu l'étendue énorme des champs de bataille il n'est pas possible de donner des chiffres exacts sur ses pertes en tués, blessés, prisonniers et étendards pris. L'armée du général von Kluck a culbuté l'armée anglaise près de Maubeuge. Les armées des généraux von Bülow et von Hausen ont battu complètement environ huit corps d'armée français, entre la Sambre, Namur et la Meuse. Namur est pris. L'armée du duc de Wurtemberg poursuit l'ennemi au delà de la Semoy. L'armée du prince impérial allemand s'est emparée de Longwy.
De grandes jubilations roulaient d'un bout à l'autre de notre cortège, des hoch, des vivat, semper vivat, mêlés aux strophes délirantes de nos chants patriotiques, le Heil Dir im Siegerkranz, le Deutschland über alles, ainsi que l'hymne cher entre tous à Wacht-am-Rhein, dont j'entendais la grosse basse tonner frénétiquement dans la voiture qui nous suivait.
De nombreuses traces de la terrible bataille qui s'était si victorieusement dénouée étaient des plus visibles sur notre route: maisons fracassées, charrois démontés, chevaux tumescents, cadavres kakis allongés ou recroquevillés, blessés sautillants ou se convulsant à terre et que nous tirions au jugé, en passant. Nous traversâmes un gros bourg dont une centaine de maisons avaient sauté et qui brûlait encore.
Mais à mesure que nous avancions, ces marques se raréfiaient. Il semblait que nous parvenions à l'extrémité même de ces lignes gigantesques de combats, dont les ondes furieuses étaient venues s'éteindre et mourir dans ces parages. En même temps, le pays changeait d'aspect. Il se dénudait maintenant, se léprait, tout pelé d'une teigne étrange et chargé de poussière noire. Combustible et phlogistique comme un champ de l'Erèbe, il se pustulait d'un semis de petites montagnes cendrées, uniformément coniques, qui le mouvementait d'une géographie singulière, pyramidale et volcanique. Quelques collinettes de prés ou de boqueteaux d'un vert cru et une multitude de petites maisons aux toits rouge vif coloriaient avec une violence bizarre ce paysage scoriacé. Je n'avais encore rien vu d'aussi curieux que cette contrée. La faune humaine, très grouillante, semblait constituée par une peuplade troglodyte, dont le comportement habituel était, à ce qu'il me parut, de se tenir à croupetons sur le seuil de ses demeures, la pipe aux dents, pour les hommes, et, pour les femmes et leurs marmots, la tartine de beurre ou le bol de café au lait à la bouche. Ces indigènes nous regardaient passer sans se déranger, bien qu'avec étonnement et méfiance. Ils n'avaient encore vu de nous que quelques escadrons de cavalerie, dont nous rencontrions les petits postes de distance en distance. Ils se demandaient, tout en fumant et en mangeant, qui nous pouvions bien être et ce que nous venions faire dans leurs corons. Mais nous n'avions pas le temps de nous arrêter pour le leur apprendre, ni pour leur montrer quelle sorte de gens nous étions.
Tout à coup des cris s'élevèrent, accompagnés de hourras tumultueux:
—France!... France!... Nous sommes en France!... Frankreich!... Frankreich!...
Nous continuions à rouler imperturbablement sur une route tout à fait libre, où ne circulaient que de fortes patrouilles de uhlans. Très loin, dans le sud-est, le canon marmonnait. Aux mines et à leurs puits d'extraction s'adjoignaient maintenant les forges et leurs halles métalliques. Mais, au lieu du vacarme des marteaux-pilons et des machines outils, c'était l'impressionnant silence de l'abandon ou de la grève qui nous accueillait. Nous côtoyâmes deux villes toutes bardées de constructions métallurgiques, de charpentes d'acier et de cheminées usinières.
—Dans quelques semaines, déclarait sarcastiquement Schimmel, il ne restera plus rien de tout cela. Tout aura été démonté, détruit, déménagé. C'est le plan.
Il paraissait connaître fort bien la région et nous en décrivait la topographie. Mais, désorientés par cette marche rapide aussi bien que par la complexité du pays où l'on croisait sans cesse de nouvelles routes et de nouvelles lignes ferrées, nous ne suivions qu'imparfaitement ses explications, qui, pour exactes qu'elles dussent être, ne contribuaient guère à nous éclairer. Aussi les noms de localités à consonnances étrangères qu'il nous défilait et dont nous entendions parler pour la première fois n'ont-ils laissé dans ma mémoire qu'un souvenir incertain.