Nous nous trouvions aux abords d'une grande gare et d'un nœud important de voies ferrées. De toutes parts des lignes couraient, bifurquaient, s'enchevêtraient, chargées de locomotives, de rames en mouvement ou à l'arrêt, qu'empanachaient leurs fumées et qu'articulaient leurs attaches, leurs boggies, leurs tampons de choc. C'était un dédale inextricable, une chenillère de wagons de toute espèce, de voitures compartimentées, de fourgons, de trucs, de tenders, où les gros chiffres blancs du matériel belge se mêlaient aux longues inscriptions allemandes et où, sous l'apparent désordre, tout manœuvrait avec souplesse, dans le tintamarre des plaques et le virevoltement des disques. Les trains qui arrivaient du nord ou de l'est amenaient des troupes fraîches, des canons, des obus; ceux qui venaient du sud emportaient des blessés, des meubles, des machines, des stocks de métaux, de coton, de laine ou de cuir. J'en vis un composé d'un bout à l'autre de fourgons hermétiquement clos et dégageant une astringente odeur de chlore. Je sus plus tard que ce train devait être plein de cadavres entièrement nus, empilés et pressés comme des harengs, en route pour les hauts fourneaux de l'Eifel.
Le nôtre finit par s'arrêter tout à fait, bien avant l'entrée de la gare, complètement engorgée, le long d'un quai de fortune fait de planches.
—Heraus! heraus! crièrent des voix. Alles heraus!
Nous descendîmes sur ce quai improvisé, puis, de là, par de larges passerelles de bois jetées par dessus les talus, sur une vaste promenade en boulevard, plantée d'ormes et bordée, du côté opposé, de maisons bourgeoises entourées de jardins et des hauts murs sombres d'un édifice rébarbatif qui devait être une prison. Ce débarquement compliqué prit un certain temps; mais au bout d'une heure, le bataillon von Nippenburg se trouvait rangé tout entier sous les ormes de la promenade avec armes, chevaux et bagages. Nos hommes, qui n'avaient cessé de boire et de se restaurer depuis Louvain, tiraient encore de leurs musettes de nombreuses bouteilles et des provisions, dont les débris, joints aux excréments dont ils se soulageaient à l'envi, ne tardèrent pas à changer le sol en fumier.
Je n'avais pas cherché à revoir Kœnig depuis son affaire. Je l'aperçus alors. Il était pâle et tourmenté. Il me vit, mais ne s'approcha pas de moi, ne vint pas me tendre la main, et, quand je voulus le saluer, il détourna la tête. Me rangeait-il aussi au nombre des «assassins»?
Je n'eus pas le loisir d'approfondir ce mystère. De grands cars automobiles—j'en comptai bien une quarantaine—débouchaient dans la partie du boulevard qui côtoyait la prison et venaient s'échelonner devant nos sections. Ils nous étaient destinés. Nous les peuplâmes, à trente hommes par véhicule, groupe après groupe, compagnie après compagnie, et, sitôt garni, chacun d'eux démarrait à petite vitesse et à grand bruit de moteur, le capot en direction du sud. Les chevaux, accouplés, chaque paire montée par un palefrenier, suivaient au trot. Des autos-canons et des autos-mitrailleuses s'intercalaient dans le cortège, une pièce par cinq ou six voitures.
Nous contournâmes la ville. Elle semblait toute remuante d'un grand frissonnement guerrier. Une innombrable soldatesque l'encombrait, l'emplissait de tumulte, aussi diverse par le maintien et l'allure que par le visage et le costume, et ses flots incessants débordaient jusqu'à nous. Au milieu de soldats allemands de toutes armes et de toute incorporation, les uns en service commandé de police, de garde ou d'escorte, d'autres en pleine bamboche, titubants et braillards, d'autres, blessés légers, la tête bandée ou le bras en écharpe, on voyait défiler, hâves et farouches, de sinistres cohortes de prisonniers, qui s'avançaient péniblement sous les insultes, les crachats, les coups de baïonnettes et les brandissements de crosses. Il y avait là des pantalons rouges français, mais en petit nombre; la plupart des prisonniers, en uniformes jaune terreux et en casquettes plates à bords aigus, devaient être des Anglais. Ils fumaient, la bouche amère, de courtes pipes tombantes. On voyait aussi de hauts diables très maigres et très secs, la rotule nue nouant leurs jambes d'échassiers, enjuponnés et coiffés de bonnets à rubans. Beaucoup s'emmaillotaient de pansements sommaires barbouillés de sang et de pus. Ils nous jetaient, au passage, des regards affamés.
Nous n'eûmes pas le temps de recueillir grand'chose de Mons que cette rapide vision. Nous aperçûmes un beffroi, pavoisé du drapeau allemand, une flèche de cathédrale, une statue, une tour. Puis nous virâmes à droite, en direction ouest-sud-ouest, sur une grande route pavée.
Du court contact que nous avions eu avec les nôtres au frôlement de cette ville que nous laissions derrière nous, nous avions cependant appris de grandes nouvelles, confirmant ou précisant les bruits vagues qui couraient parmi nous de bouche en bouche depuis notre départ de Louvain. Une formidable bataille de trois jours s'était livrée entre nos armées et les armées françaises appuyées par quelques divisions britanniques, sur toute l'étendue d'un immense front courant des Ardennes à l'Escaut. Partout les légions ennemies avaient été bousculées, enfoncées, disloquées, pulvérisées, laissant des centaines de milliers de morts et de prisonniers; et leurs débris informes, en complète déroute, fuyaient à cette heure précipitamment vers le sud, entraînant dans leurs remous vertigineux les populations affolées de provinces entières. Jetées après elles comme un irrésistible raz de marée, nos phalanges les poursuivaient de leur ruée triomphale. Jamais dans l'histoire un pareil cataclysme ne s'était vu. C'était le monde occidental qui s'effondrait sons les coups de massue du Hermann germanique.
Comme bien on pense, ces nouvelles magnifiques nous comblèrent de joie. On faisait circuler de car en car un communiqué de notre Grand État-Major à peu près ainsi conçu: