Tandis que nous roulions lentement au travers d'une campagne fertile et d'une région non ravagée, le long de voies que réparaient hâtivement des nuées de travailleurs belges et d'ouvriers des troupes de communications, je m'absorbai, sans plus de distraction extérieure, dans la lecture de mon courrier. Pour la première fois nous venions de recevoir des lettres d'Allemagne. La distribution nous en avait été faite à la gare. J'eus l'immense joie de recueillir, des mains sales de notre postillon, tout un bouquet de ces précieux «souvenez-vous» du pays. Il y avait une lettre de mon père, le conseiller de commerce Hering, deux de ma mère, une de chacune de mes sœurs et deux de ma Dorothéa. Je lus et relus cent fois ces missives chéries, j'en savourai et j'en méditai religieusement chaque ligne, et je sentis plus d'une douce larme gonfler ma paupière et rouler toute chaude entre mes cils. Je dois même avouer que deux de ces lettres, qui renfermaient des corolles de myosotis, furent en outre baisées et rebaisées longuement.

Tout allait bien à la maison. On y vivait dans la plus grande exaltation patriotique. Mon père lisait quinze journaux par jour et souscrivait avec enthousiasme aux œuvres de guerre. Ma mère et mes sœurs avaient pris la direction du petit poste de ravitaillement de la Croix-Rouge de la gare d'Ilsenburg. Ma sœur Hedwige me décrivait minutieusement son costume, qui lui seyait à ravir et avec lequel elle espérait bien faire la conquête de quelque beau lieutenant de la garde. Notre domestique Johann était parti pour la Russie.

Ma chère Dorothéa m'appelait «son héros», «son chevalier», «son Lohengrin». Elle avait bien reçu mon premier envoi, celui de Visé, mais point encore un second que je lui avais fait d'un des deux objets butinés à Tongres, ce qui s'expliquait par les dates de ses lettres. Elle me rappelait gentiment ma promesse de lui envoyer des boucles d'oreilles: «... Des étoffes, des soieries, mais surtout, surtout, mon cher fiancé, les boucles d'oreilles que vous m'avez promises!...» Adorable Dorothéa! Certes, je la tiendrais, ma promesse!...

Ainsi bercé par ces tendres rêveries, plongé dans ces doux souvenirs, je ne m'apercevais pas des heures qui passaient, plus occupé à songer à mes chers absents et à vagabonder sentimentalement dans les forêts du Harz qu'à regarder la plaine wallonne développer de chaque côté de notre coupé ses cultures prosaïques et ses champs de betteraves.

Le train ralentit considérablement, lançant de stridents appels de vapeur. Schimmel, qui sommeillait dans un coin, s'éveilla, bâilla, s'étira, mit sa tête balafrée aux fenêtres, ouvrit sa montre, consulta une carte.

—Où sommes-nous? demandai-je.

Après une nouvelle inspection des alentours, il me répondit:

—Nous devons approcher de Münster.

—Münster? fis-je étonné.

—Mons, si vous aimez mieux.