—Je ne me bats pas pour l'Empereur, puisque je suis républicain.
—Bien entendu, accordai-je.
—Je ne me bats pas non plus pour la patrie, puisque le suis internationaliste.
—Evidemment. Mais alors, diable, Vogelfænger, pourquoi te bats-tu? Est ce que tu ferais la guerre à contre cœur?
—Je fais la guerre de bon cœur.
—Explique-moi donc ce mystère.
—Il n y a pas là de mystère, Herr Fæhnrich; vous allez comprendre. Nos chefs nous ont dit: Voulez-vous le triomphe du socialisme? Alors vous devez vous battre pour le triomphe de l'Allemagne. L'Allemagne, nous ont-ils dit, est le seul pays du monde où le socialisme soit vraiment puissant et vraiment organisé. Qu'est-ce que c'est que les socialistes des autres pays? Rien, de petits partis misérables, incapables d'une action quelconque et qui se mangent entre eux. Seule l'Allemagne socialiste est grande et peut assurer l'avenir du socialisme. Mais il faut pour cela que l'Allemagne soit la plus forte; l'Allemagne vaincue, c'est le socialisme vaincu. Aucun socialiste ne peut vouloir cela. Après la victoire, nous établirons le régime socialiste en Allemagne et nous l'imposerons au monde. Les capitalistes et les hobereaux qui ont décidé cette guerre ont en même temps signé l'avènement du socialisme. Nous haïssons le Kaiser et ses ministres, et nous voudrions tous les voir pendus. Mais, en attendant, ils font notre affaire. Voilà ce que nous ont dit nos chefs. Vous, les junkers...
—Je ne suis pas un junker.
—Vous êtes un bourgeois, pour nous c'est tout comme. Vous autres bourgeois et junkers, sans vous en douter, vous vous battez pour nous. Nous sommes maintenant vos alliés c'est vrai, mais pour mieux vous dévorer plus tard. L'armée, cette armée que vous avez si bien organisée, est en réalité notre armée. Sur trois combattants allemands il y a un socialiste et un autre qui est en train de le devenir. Moltke et von Kluck sont nos hommes, sans le savoir. Cette guerre est notre guerre. Plus il y aura de tueries, de sang répandu, d'horreurs et de massacres, plus il y aura ensuite de socialistes. Voilà pourquoi nous nous battons, Herr Fæhnrich. Vive la guerre!
Il y avait de quoi être médusé, et je le fus. Mais j'avais compris. Vogelfænger savait, lui aussi, pour quoi il se battait: il se battait pour le socialisme.