Personne donc ne regrettait la guerre. Chaque Allemand la faisait pour un motif qui n'était pas toujours le même, mais qu'il connaissait parfaitement, qui le poussait avec une force irrésistible et le liait indissolublement à tous ses compagnons, quels qu'ils fussent, dans une même communauté de passion et d'enthousiasme. Kaiserkopf se battait pour le plaisir; Schimmel se battait pour le métier; von Bückling et von Waldkatzenbach se battaient pour la caste; leurs soldats se battaient pour le Kaiser, pour le pape ou pour la révolution sociale. Non, personne ne regrettait la guerre, pas même Kœnig, qui ne désapprouvait que la manière dont la guerre était faite, non la guerre elle-même. Et tous ensemble criaient: Nach Paris!


Nous n'étions pas encore à la Loire, ni même à la Seine mais nous venions de franchir la Somme. Il y avait eu, paraît-il, sur quelques points certaines velléités de l'ennemi d'en défendre le passage; dans la région où nous opérions, nous n'aperçûmes rien de semblable et nous traversâmes la rivière, au point du jour, dans la plus grande liberté. Au delà, le pays paraissait vide de forces hostiles. Mais nous n'avions pas fait trois kilomètres que nous étions arrêtés par des troupes françaises.

Déjà, sur notre droite, nous entendions la brigade qui nous flanquait canonner depuis quelque temps avec vivacité. Nous n'avancions plus que prudemment. Bientôt nos éléments reçurent l'ordre de prendre leurs dispositifs de combat. Les téléphonistes étaient sur les dents.

De petits obus très meurtriers commencèrent alors à tomber. Ils firent immédiatement plusieurs victimes. Des cris de fureur s'élevèrent:

Franzosen!... Franzosen!... Ach! die Franzosen-Kanaljen!...

Le bataillon se jeta dans les chaumes vivement déployé, la compagnie Kaiserkopf en avant. Une sueur froide me mouilla comme une douche. Mais ayant déjà subi le baptême du feu, je me cravachai intérieurement le cœur pour me forcer au courage. Il fallut aussitôt s'aplatir contre terre. Une rafale de ces petits obus ravageait la zone de front, interdisant toute marche d'approche. Ils arrivaient en criant, éclataient avec un brisement déchirant, arrachaient les oreilles, cinglaient les nerfs. Ils pleuvaient avec une vitesse inouïe et à la fréquence d'un tir de mitrailleuse, projetant l'éparpillement d'une myriade de lamelles d'acier tranchantes comme des rasoirs. Leur explosion buvait l'air et empoisonnait le vide. Je crus perdre connaissance. Des morts et des blessés en nombre impressionnant roulaient déjà et se déchiquetaient sur le sol. Mais il fallait progresser à tout prix, c'était l'ordre.

—En avant, nom de Dieu! haletait Kaiserkopf derrière nous.

Les sous-officiers fouaillaient en hurlant leurs soldats. On avançait sur le ventre, travaillant fébrilement de la pelle-bêche. Nos batteries crachaient un feu d'enfer, mais ne parvenaient pas à faire taire celles qui nous aspergeaient. Nous étions couverts par une ondulation de terrain qu'il fallait atteindre à travers un kilomètre terrible comme un glacis. C'était autre chose qu'en Belgique! La mort, le décervelage, le râle rôdaient de toutes parts. Des rigoles rouges dégoulinaient dans les sillons de nos petites tranchées. Protégés par nos sacs, nous cherchions péniblement à progresser par bonds rampants de quelques mètres. Les visages étaient livides et terreux. La sueur, le sang et l'urine suintaient des vêtements. Le soleil plombait nos casques qui écrasaient nos têtes bouillantes. De grosses mouches bourdonnaient à nos oreilles, tandis que de rauques éclats de cornets, à l'arrière, rayaient les interstices des explosions.

J'eus la douleur de perdre mon fidèle Kasper, «soufflé» par un obus. Sans la moindre blessure discernable, sans paraître seulement avoir été touché, il devint subitement tout bleu et un mince filet de carmin farda ses lèvres.