Mais une forêt de hourras bruissait derrière nous. Les trois autres compagnies, lancées à l'assaut, nous dépassaient en courant dans un cliquetis de culasses et une précipitation de bottes. Hérissé, convulsif, tendu comme un chat maigre, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach bondit près de moi en miaulant des «khrr, khrr» angoissés. Une poussière brûlante nous enveloppa. A travers ce brouillard, je vis avec horreur les vagues qui nous distançaient fondre rapidement dans leur course. Les hommes tombaient ça et la, brusquement, au hasard, balayés, emportés comme des quilles sous la bourrasque des projectiles. Ils s'abattaient d'un bloc, le plus souvent sur le dos, fauchant l'air de leurs bras spasmatiques, tandis que le fusil leur échappait. On en voyait s'effondrer par tranches de huit ou dix à la fois. J'étais épouvanté, et je crus ma dernière heure venue quand j'entendis le grondement de Kaiserkopf, répété par le fausset de Schimmel, commander:

—En avant!... Zum Sturm!..

Ceux qui le purent se levèrent pour se joindre à l'assaut. Sur les autres, les coups de bottes des gradés furent malheureusement inutiles.

Au milieu de l'ouragan, comment arrivai-je en haut? Je n'en sais rien. Je me trouvai sur la croupe du pli de terrain juste à temps pour voir détaler au triple galop de leurs attelages quatre petits canons qui disparurent dans un vallonnement. Etais-je blessé? Je ne ressentais qu'une immense agitation et, subitement, une soif intense. Je vidai mon bidon.

Derrière nous, le champ que nous avions travers gigotait hideusement et hurlait.

Nous avions devant nous un bout de plaine coupé de petites haies, sillonné de fossés, parsemé de meules et de bouquets d'arbres. Tout s'y était tu, mais le terrain devait fourmiller d'ennemis. Nos obus l'arrosaient de leur grêle, y soulevant des gerbes noirâtres et y semant des incendies. J'étais encore tout étonné de respirer, stupéfait d'être vivant. Je regardai autour de moi, cherchant mes hommes. Onze étaient là, qui m'avaient suivi, dont deux légèrement blessés. Trois manquaient, outre Kasper. Je me berçai de l'espoir qu'ils avaient pu se perdre dans la tourmente, mais la vérité est que je ne les revis jamais.

Les bataillons arrivaient les uns après les autres, à droite, à gauche, ou derrière le nôtre, en soutien. Je crois bien que toute la brigade était là. On reprit la marche en avant, au pas gymnastique, comme une trombe. Les tambours battaient; les fanions signalaient: «Allonger le tir» et: «Envoyer munitions». A notre gauche, le bataillon von Putz avait trouvé moyen de ramasser une cinquantaine de civils, hommes, femmes, vieillards et enfants, dont il se faisait précéder, baïonnettes dans les reins, et qui lui servaient de bouclier.

—Sacré mille millions! fit Kaiserkopf jaloux.

Et de nouveau ce fut terrible. De tous les fossés, de derrière les meules, les haies, des milliers de balles sifflèrent, décimant à nouveau les rangs de nos courageux fantassins. Ces misérables Français devaient avoir avec eux deux on trois mitrailleuses qui vidaient sans pitié sur nous leurs bandes assassines. Mais cette fois on les avait devant soi, on les tenait, il n'y avait plus qu'à leur tomber dessus.

Les premiers pantalons rouges parurent. Ils étaient morts ou blessés aux abords des obstacles que nous traversions. Les blessés, bien entendu, étaient immédiatement réduits eux aussi à l'état de cadavres. La vue de ces Français m'inspira aussitôt une haine féroce. Je sentis que je les exécrais. Ah! les bandits! les lâches!... On en voyait passer subrepticement entre les ramures, se glisser de couvert en couvert. Leurs armes brillaient et les cuivreries dont ils étaient garnis scintillaient.