—Plus vite!... plus vite! nous adjuraient nos officiers.
Il fallait gagner le plus rapidement possible l'espace qui nous séparait d'eux, réduire au minimum le temps d'efficacité de leur tir et les aborder promptement à la baïonnette. La rage meurtrière de leur feu nous abîmait. Nos pertes étaient déjà assez élevées.
Heureusement que l'artillerie nous avait bien préparé la besogne. Leurs positions étaient bouleversées et des amas de corps sanguinolents les jonchaient. Ce n'étaient d'ailleurs que des défenses de fortune aménagées à la hâte et que l'on franchissait sans peine, une fois privées de leurs derniers défenseurs. Nous nous rendîmes bientôt compte que ceux-ci étaient moins nombreux que la férocité de leur tir n'avait pu le faire croire. Il pouvait y avoir là en tout un petit bataillon, dont la moitié devait avoir déjà mordu la glèbe. Cela décupla notre courage, car il était visible que nous les écrasions sous notre nombre. On ne les voyait pourtant pas fuir, ni se rendre. Ils préféraient se faire tuer sur leurs médiocres positions. Ils réussissaient même parfois à se grouper, à foncer sur nous et à rompre sur quelque point notre étreinte. C'est ainsi que nous vîmes inopinément surgir devant notre front de compagnie une cinquantaine de ces enragés faisant mine de vouloir nous culbuter. Ce fut une minute de désarroi. Heureusement que Kaiserkopf eut une idée de génie. C'est là que nous pûmes apprécier la valeur d'un bon tacticien. Il fit avancer une trentaine d'hommes sans armes, avec l'ordre de lever les bras et de crier: «Kamerad!». Donnant dans le panneau les Français s'arrêtèrent net. Leur officier, tout joyeux, s'approcha sans défiance, faisant signe aux nôtres qu'il acceptait leur reddition. Mais, à ce moment, les rangs des «Kameraden» s'ouvrirent, démasquant une mitrailleuse que Kaiserkopf avait fait rapidement aposter derrière leur rideau. En un tour de bande, toute la racaille française était par terre.
A notre gauche, devant le bataillon von Putz, nos affaires marchaient mieux encore. Là, c'était la victoire éclatante. Le bouclier des civils avait fait merveille. Il n'en restait pas grand'chose. Par contre, les hommes de von Putz sortaient à peu près indemnes de l'aventure et avaient tout balayé devant eux.
Plus loin, on voyait des flammes jaune pâle sortir de derrière un écran de peupliers, dans des flots de fumée pommelée. N'ayant plus rien à battre dans notre secteur, plusieurs d'entre nous s'y portèrent. Nous reconnûmes en approchant que c'était une ambulance française qui brûlait. Elle était aménagée dans un corps de grange, que le feu attaquait déjà de trois côtés. Des sergents amoncelaient encore des bottes de paille contre les charpentes. Deux drapeaux de la Croix Rouge arborés aux angles se tordaient sous le courant d'air chaud. Ils ne tardèrent pas à se consumer. D'horribles hurlements sortaient de ce brasier. Trois ou quatre cents soldats mêlés d'officiers trépignaient de joie à l'entour, poussant des hourras et tirant des coups de fusil dans l'incendie. Mais ce qu'il y avait de plus saisissant, c'était de voir surgir, à moitié fous, de la fournaise les malheureux qui tentaient de s'en échapper, des blessés, des malades, des infirmiers, qui gesticulaient affreusement, sourcils et cheveux grillés, les yeux exorbités, des plaques noires ou vives au visage, les vêtements en partie détruits ou en feu, les linges et les pansements carbonisés. Un médecin-chef, en sarrau blanc bruni de sang et qui paraissait blessé, car il soutenait son bras gauche, voulut s'élancer vers un de nos officiers. Il n'avait pas fait dix pas, en proférant je ne sais quoi d'une voix indignée, qu'il tombait percé de balles. D'ailleurs, tout ce qui sortait était aussitôt couché en joue et abattu.
—Feuer! Feuer! ne cessaient de crier des feldwebels fanatiques.
S'excitant à cet abominable jeu de massacre, les soldats, dont les plus avancés se tenaient à une cinquantaine de mètres du foyer en raison de la chaleur et des escarbilles, épaulaient, visaient, déchargeaient, puis attendaient le débucher de la pièce suivante, comme dans l'émulation d'une chasse enivrante.
—Noch einer! hurlaient-ils. Encore un!...
Vingt, trente fusils détenaient et l'homme roulait dans l'herbe roussie. Je vis ainsi descendre des douzaines de blessés, mutilés de la face, du torse ou des bras, un en chemise qui avait une gouttière à chaque jambe, un autre amputé d'un pied et dont les béquilles brûlaient. Aux brèches de la toiture et aux abatants du grenier apparaissaient d'horribles masques dantesques et des bras tétaniques; il en émergeait des bustes, des corps qui se hissaient convulsivement et dégringolaient en perdant leurs bandages. Ils tombaient à terre sur leurs moignons, se cassaient un reste d'épaule ou de tibia, et n'étaient pas moins fusillés, après quelques sautillements désespérés. Du côté des peupliers, une cinquantaine de blessés, capturés dans l'ambulance avant le début de l'incendie, étaient exécutés, plus régulièrement, à feux de salves, sous les ordres d'un lieutenant pommadé.
Tout cela me surprenait et je commençais à trouver qu'on allait peut-être un peu loin. A quelques pas de moi, Kœnig considérait ce spectacle sans un mot, son beau visage contracté de tressaillements. Je vis Schimmel s'avancer vers lui avec un sourire sardonique et lui brandir un papier sous le nez comme pour le narguer. Ce papier, Kœnig devait le connaître et l'avoir reçu lui aussi, car il ne daigna pas le regarder. Schimmel me le tendit. Je lus: