—Foutez-y la pilule, aux yayas!

—Gercez-y la tomate!

—Bouffez-les! zigouillez-les!

—Ça barde!

—Y mettent les bâtons!

—Y z'ont les colombins!

J'étais tout ce qu'il y a de plus effrayé. J'interrogeai Schimmel:

—Quelle langue parlent-ils donc?... Ce doivent être des Africains!

—Mais non, ce sont des chasseurs; je les connais bien... Seulement ils ne parlent plus français. Je n'y comprends rien!...

Je n'eus pas le loisir de m'enquérir davantage de ce langage mystérieux. L'engagement gagnait avec une rapidité foudroyante, au milieu des Donnerwetter et des zum Teufel vomis par Kaiserkopf, des coups de sifflet affolés des officiers, des ululements furibonds des sergents, et il ne fallait plus que songer à soi, sauver sa peau. C'est en vain que le capitaine voulut renouveler le coup de la mitrailleuse: les diables bleus devaient déjà le connaître, car tous nos malheureux «Kameraden» tombèrent victimes de leur courage et de leur bonne foi. La mêlée devint vite effroyable. Des corps à corps affreux se nouaient. On voyait les fusils se dresser, les bras se tendre, les baïonnettes plonger de haut ou saillir d'en bas, les faces contorsionnées grimacer atrocement. Un vacarme épouvantable de chocs métalliques, de déflagrations, de crissements, de jurons, de hurlements de douleur déchaînait sa tempête et convulsionnait son délire. Une odeur de poudre d'étal et de suint poignait les narines. Je me sentis deux fois éraflé par des balles; un éclat ricocha sur la plaque de mon ceinturon. Mous reculions, laissant de nombreux cadavres et des abats de blessés. Dans une buée de poussière tourbillonnante et de gouttelettes de sang je vis lâcher pied, à côté de nous, ce qui restait de la section von Bückling; je vis les hommes fuir en jetant sacs, fusils et bidons pour courir plus vite, sans souci de la rupture créée dans nos lignes par cette panique. Et mon horreur fut à son comble quand j'aperçus aux trousses des fuyards un flot de ces diaboliques chasseurs bleus et l'un d'eux, une sorte d'égipan à la barbiche fourchue, atteindre à la course le petit lieutenant von Bückling qui se sauvait, lui enfiler sa longue baïonnette dans le derrière et le traverser férocement de part en part.