Il nous fallut rompre à notre tour, rendre du terrain le plus rapidement possible, afin d'éviter d'être cernés. La pression nous faisait craquer de partout. Les officiers réclamaient à grands cris des mitrailleuses.
—Maschinengewehre!... Maschinengewehre!...
Mais les mitrailleuses encore valides étaient depuis longtemps loin, ramenées en arrière, par peur de capture, à l'abri de positions nouvelles préparées en hâte pour nous recevoir. J'avais perdu en quelques instants trois autres de mes hommes. J'étais désespéré. Heureusement que le soleil se couchait et que la nuit allait venir.
C'est à ce moment, le plus tragique peut-être de cette fatale journée, que se produisit un fait des plus impressionnants. Kœnig, qui jusqu'à cette minute avait dirigé avec un magnifique sang-froid et la plus grande habileté la retraite de sa section, se dressa soudain de toute sa taille, comme saisi de folie, et, quittant ses hommes, s'avança face à l'ennemi, sans casque, la poitrine hante et l'épée au salut. Nous le vîmes s'estomper dans la poussière, tandis qu'un dernier rayon de soleil frappait sa tête blonde, et tous nous l'entendîmes crier très fort au milieu du tumulte:
—Le capitaine français avait raison: nous avons déshonoré la guerre!... Adieu, vieille Allemagne, tu meurs avec moi!...
La trombe française passa sur lui.
Un déchirement se fit en moi. La démoralisation de la déroute, l'abominable carnage me donnèrent un instant le désir de me faire tuer aussi. Je fus arraché à cette courte hantise par cette exclamation de Schimmel:
—On ne déserte pas aussi stupidement!
Nous refaisions en sens inverse, la rage au cœur, le chemin parcouru le matin, buttant sur les corps de Français laissés là et qui commençaient déjà à sentir. Quant à nos morts, ils avaient disparu. Desséchés de soif, les pieds et les genoux brûlants, nous parvînmes enfin, décimés, sur les positions de repli, comme la nuit tombait. De nombreux blessés, qui avaient pu suivre, nous tenaillaient les nerfs de leurs gémissements. Je me tâtai minutieusement, dès que j'en eus la liberté, sur tous mes membres. Je n'avais que quelques égratignures, et le sang qui me couvrait n'était pas le mien. J'adressai au Seigneur Dieu une prière de reconnaissance et je songeai tout ému à ma famille lointaine, à ma chère Dorothéa, aux ombrages forestiers du Harz, au jardin de Goslar. L'obscurité protectrice nous enveloppait, trouée des petites flammes de nos canons légers.
La nuit ne fut pourtant pas rassurante et il n'y eut pour dormir que ceux qui, exténués, étaient tombés comme des masses. Les pionniers s'occupaient activement à nous fortifier et nous entouraient de fils de fer barbelés. On s'attendait à une nouvelle attaque des Français pour le petit jour, et peut-être avec des forces fraîches. L'inquiétude était très vive. La retraite devrait-elle reprendre et devrions-nous repasser la Somme? On assurait que le général von Morlach avait demandé instamment des renforts.