Cependant l'artillerie ennemie avait cessé de se faire entendre. On ne savait où avaient passé les bataillons français qui nous avaient si violemment repoussés. Nul feu, nul bruit du côté adverse, qui pût déceler leur présence. Ils s'étaient fondus dans l'ombre croissante, sans qu'on pût préciser à quel moment ils avaient abandonné la poursuite. Le mystère n'en paraissait que plus redoutable.

Ma pensée se reporta sur le malheureux Kœnig, mon ami. Ce drame m'avait bouleversé. Que s'était-il passé dans cette grande âme, à l'instant de son acte insensé et sublime? Il avait cru savoir, lui aussi, pourquoi il se battait: mais ce n'était pas pour son idéal que se battait l'Allemagne!...

L'aurore parut, pâle, puis rosâtre. Rien devant nous: le vide et le silence. Seules des patrouilles de uhlans se levaient par instants dans l'éloignement comme des vols de perdrix.

J'obtins l'autorisation d'aller rechercher le corps de Kœnig. Je partis avec un de mes hommes. J'avais repéré assez approximativement l'endroit où il était tombé. Je traversai d'abord la zone des cadavres français, où sautelaient déjà des corneilles. Puis, j'arrivai à la zone allemande, que parsemaient, actifs et penchés, des groupes de brancardiers. Là, il n'y avait pas que des morts. Au milieu des tués, de nombreux blessés remuaient par grappes, criaient, suppliaient, râlaient ou se traînaient, disloqués et saignants. J'en avais le cœur chaviré. Je ne pouvais, hélas! les secourir, ni même m'arrêter à la sommation de leurs gestes déments. Ils étaient trop, sur mon passage, et j'aurais dû abandonner mon entreprise.

Je me dirigeais à la boussole. Je reconnus enfin un arbre, puis un second. J'identifiai ensuite une borne de champ. A un demi-quart de cercle sur l'est nord-est, le soleil gonflait son orbe rouge dans la touffeur d'un ciel accablant. Très loin, au sud-ouest, l'ambulance brûlée achevait de fumer.

Au bout de deux heures de recherches je découvris le corps de Kœnig. Il était allongé sur une glèbe rugueuse, percé de coups de baïonnettes, le thorax effondré, le crâne rompu vers le cervelet. Sa tête de cire aux yeux mystérieusement fermés se nimbait d'une flaque coagulée de sang noir. A mon indicible horreur, je m'aperçus qu'il respirait encore.

—Kœnig!... fis-je. Mon ami!...

Son épée gisait à deux mètres de lui. Je m'agenouillai. Je pris sa main froide.

—Pardon!... pardon!... balbutiai-je. J'aurais dû mourir avec vous... Vous seul étiez noble, juste, grand... Kœnig... Votre mémoire me sera toujours sacrée...

Je crus sentir une très légère pression, une pression presque imperceptible de sa main dans la mienne.