Kaiserkopf me félicita:

—Pour un début, Sacrament, voilà qui est famos!

Je me sentais dans un état étrange et nouveau. Les fumées du vin s'étaient en partie dissipées, mais d'autres, plus puissantes, soûlaient mon cerveau et brûlaient mes artères: la soif de violence et de meurtre, le besoin de détruire, de tuer, de torturer, l'ivresse du massacre, la terrible Berserker-Wut qui, à certains moments, change tous les Allemands, même les plus doux, en autant d'hyènes buveuses de sang et de vautours déchireurs de chairs.

Kœnig n'était plus là. Ma conscience était morte sur les champs de la Somme. J'appartenais maintenant tout entier à Kaiserkopf et à sa bande, à ses lieutenants cyniques, à ses sinistres sous officiers, à Schimmel, à Schlapps, à Wacht-am-Rhein.

Une heure après, le vieillard laissé pour mort, la maison pillée et déménagée, je me retrouvai dans la rue, bras-dessus, bras-dessous avec trois ou quatre de mes compagnons, chantant à tue-tête, l'arme suspendue à l'épaule, au milieu de la cohue des soldats qui mettaient la ville à sac.

Le spectacle était extraordinaire. Partout des chars, des camions, des voitures de toute espèce et de tout attelage se chargeaient de butin. De la cave au grenier, par les portes, par les fenêtres, par les trappons et par les mansardes, les maisons se vidaient de leur contenu et rendaient leurs entrailles. Armoires, fauteuils, caisses, crédences, tapis, balles de vêtements, fourneaux, outils, machines, bicyclettes, instruments de musique s'entassaient sur les pavés avant de venir se nouer de cordes sur les véhicules. Etalages et boutiques étaient ravagés. Des barriques grinçaient aux poulains et des lits se balançaient aux palans. Des fourriers et des officiers du train présidaient méthodiquement aux enlèvements. En coiffe blanche et le brassard à la manche, des diaconesses de la Croix-Rouge concouraient avec avidité à la razzia, comptaient les piles de linge, évaluaient les soieries, faisaient encoffrer soigneusement les parures et les objets d'art. Des drapeaux de Genève flottaient sur des tapissières combles.

On faisait deux parts dans le butin: l'une était pour les officiers, qui prélevaient ce qui se trouvait à leur convenance; l'autre était destinée à être vendue en Allemagne au profit du régiment. Les sous officiers et soldats avaient en outre le droit de faire main basse sur la menue rapine, notamment sur tout ce qui était comestible. Quant à l'argent, billets, espèces, titres et valeurs, produit de la rafle des portefeuilles, du crochetage des meubles, de l'effraction des coffres-forts et des extorsions bancaires, il revenait au gouvernement. Mais il en restait naturellement beaucoup dans les poches.

Sur les murs s'étalait de place en place une affiche où se lisaient en caractères apparents ces mots imprimés en langue française: Tout Français surpris à piller sera fusillé sur-le-champ.

Si on n'avait fusillé que les Français pris à piller, il n'y aurait eu que peu de sang répandu; mais ceux qu'on massacrait, c'était le plus souvent et précisément pour les piller. Tout bourgeois qui prétendait défendre sa demeure, tout boutiquier qui voulait sauver sa caisse, tout habitant qui protestait, réclamait ou tentait de discuter, recevait immédiatement sur le mufle, sur le crâne ou dans le ventre une crosse de Mænnlicher, une lame de sabre ou une balle 98 S. On en estourbissait d'autres pour le plaisir ou pour mieux les détrousser. On volait tout: les bagues, les breloques, les montres, les chaînes; on vidait les goussets et l'on faisait les porte-monnaie. Les femmes n'y échappaient pas. On les empoignait par les crins et on les traînait à terre; on leur tirait les dentelles, on leur arrachait les bracelets et les colliers, et quand ça ne venait pas, on y allait au couteau.

Nous nous jetions avec fougue dans ce carnage et dans cette piraterie. Nous fracassions des têtes et nous fracturions des tiroirs. Mes poches s'emplissaient et ma baïonnette était gluante de sang. De toutes parts les corps roulaient et les billets de banque voltigeaient. Le vacarme était effroyable, mêlée discordante de cris de terreur, de plaintes, de râles, d'égosillements furibonds de soldats, de braillements de joie, de chocs de crosses, de déflagrations, de dégringolades de meubles, de bris de vitres et de vaisselle, de hennissements et de piaffements de chevaux, de ronflements de moteurs, d'abois de chiens, de cacophonies de violons, d'accordéons et de pianos. Des flots de vin s'épanchaient à terre entre les détritus et les étoffes souillées. On dansait. Des hommes avaient revêtu des habits de femme et, jupes relevées, en bas ornés de jarretières et en pantalons de madapolam, se livraient à d'ignobles entrechats. D'autres roulaient de trottoir en trottoir, chaviraient dans les entassements de mobiliers, compissaient les maisons, dégobillaient au milieu de la rue. Beaucoup, plus crapuleux encore, déféquaient et chiaient dans les appartements, et on les voyait, par les fenêtres ouvertes, se poster de préférence aux endroits les plus insolites, dans les salons, les salles à manger, les chambres à coucher, pour y décharger leur abdomen et y débonder leurs boyaux.