Ailleurs on violait. Ailleurs encore, des femmes prises des douleurs de l'enfantement s'affaissaient tout à coup, les cuisses ouvertes, le ventre en travail, vidant leurs eaux et poussant leurs cris de parturition. D'autres, frappées de folie, riaient aux éclats, gambadaient, se déchevelaient ou, furieuses, se jetaient sur la foule, griffes en avant et l'écume à la bouche.
J'avais perdu mes compagnons. Les hasards du pillage nous avaient dispersés. Devant une pinte que remplissaient une douzaine de mitrailleurs buvant un tonneau, je buttai sur Biertümpel, ivre-mort, qui rendait son vin comme une gouttière. Puis je rencontrai Schnupf et Vogelfænger, le catholique et le socialiste, qui, d'un commun accord, cambriolaient une devanture. Plus loin, j'aperçus Wacht-am-Rhein, debout contre l'étal d'une boucherie, le couteau à la main, fort occupé à quelque besogne singulière. Je m'approchai. C'étaient des doigts, dont il paraissait avoir les poches pleines, et qu'il dépeçait soigneusement pour en retirer les bijoux. Il jetait ensuite la viande à deux dogues, qui happaient les morceaux à la volée. Mêlées aux doigts, se trouvaient quelques oreilles où pendaient des pierres. A cette vue, je fus pris de je ne sais quel sentiment trouble. Mais je m'éloignai sans rien lui demander.
Je me retrouvai devant l'hôtel de la Licorne. On en achevait le déménagement. Les caisses du colonel von Steinitz chargeaient une charrette. Près de là, je vis passer Schlapps, qu'accompagnait un adolescent d'une quinzaine d'années, tout pâle, aux grands yeux noirs battant de frayeur sous les boucles de ses cheveux frisés. Le jeune garçon, dont le visage, malgré ses larmes et son bouleversement, me parut singulièrement beau et d'un type très pur, était élégamment habillé d'un costume de tennis. Sans doute le fils de quelque riche famille de l'endroit et dont les parents avaient dû être assassinés. Tous deux se dirigeaient du coté de l'hôtel de ville, où résidait le colonel.
Peu après, je rencontrai Schimmel. Il ne me vit pas, trop occupé qu'il était à entraîner je ne sais où une petite fille de onze à douze ans, dont je n'aperçus rien, sinon qu'elle avait les bras nus, les jambes nues et des cheveux blonds noués de faveurs roses qui lui tombaient dans le dos.
Puis je me sentis bousculé, emporté par un flot de soldats qui assiégeaient une ruelle borgne, près de l'église. Une tourbe criarde et hilare s'entassait contre une porte que je reconnus bientôt pour être celle d'une maison louche, d'un «Bordell», comme disent les Français, et comme nous disons aussi, nous autres Allemands. Une baïonnette dans l'estomac, la matrone en obstruait le seuil de son énorme cadavre. On lui passait dessus comme sur un paillasson, pour pénétrer dans le lupanar, où se menait un immonde bacchanal. Les filles paraissaient aux fenêtres, gesticulantes et nues. L'une d'elles se pencha à mi-corps, de dos, saisie en dessous par des bras, bascula et vint tomber sur la foule. Et tout à coup de grands cris, des clameurs d'épouvante s'élevèrent. Les rideaux, les lits prenaient feu. La maison brûlait. Prostituées et soldats dégringolaient par grappes et fuyaient. La ruelle se remplissait de fumée. Je m'échappai comme je pus.
Je débouchai devant un portail latéral de l'église, tout encombré de cuivreries et d'ornements sacrés qui gisaient au milieu des pierrailles du clocher écroulé, car on déménageait l'église comme le reste. De l'intérieur sortaient d'ébouriffants sons d'orgue. Un capelmeister facétieux s'amusait à déchaîner la scène infernale du Freischütz. Au tympan du portail, deux démons à pied fourchu ricanaient.
Sur le pourtour, au delà d'une arcade de cloître fraîchement ébréchée, s'ouvrait le cimetière. Des voix allemandes en venaient et je m'y engageai. Quelques obus y étaient tombés et y avaient remué des tombes. Mais le sol en était davantage encore bouleversé par la main de nos soldats, qui s'y étaient portés en nombre et le défonçaient âprement à coups de bêches, de pioches, de haches et de capsules de fulminate, espérant que le pillage des morts serait plus fructueux que celui des vivants.
Croix de marbre, pierres tumulaires, cippes, caveaux, chapelles, tout était soulevé, arraché, forcé, brisé, rompu par les lugubres déprédateurs, vampires humains qui venaient sucer l'or et les joyaux des cadavres. Seules les croix de bois, les modestes fleurs de la fosse commune étaient respectées, tombes de pauvres que sanctifiait leur humilité.
Une affreuse exhumation de corps en tout état de décomposition s'étalait dans les bières ouvertes ou parsemait la surface du sol, au milieu de débris de planches, de linceuls, de vêtements pourris, de crucifix moisis. Les uns, encore presque frais, mais les plus puants, cireux et blafards, le ventre ballonné, les ongles et les poils en vie, tirés brusquement de l'ombre, se désagrégeaient à vue d'œil au soleil. D'autres, plus avancés, verdâtres, violacés et chancreux, affaissaient des chairs purulentes sur des carcasses difformes. D'autres, noirs et squelettiques, élongeaient leurs tibias, leurs radius, distendaient leurs maxillaires, évidaient leurs orbites sous des mèches qui les coiffaient comme des perruques. Des ossements, des déchets putrides, des lambeaux de robes et de suaires, des bouquets desséchés, des morceaux de couronnes en porcelaine ou en verroteries, des fragments de vases et des objets d'autel couvraient les abords des tombes, les graviers et les pelouses comme un fumier dispersé. Une odeur méphitique, aux émanations diverses et aux souffles composites, alternativement fade, forte, rance ou nidoreuse, provoquait tour à tour, sous ses bouffées épaisses de corruption et de fétidité, la suffocation, la nausée, l'asphyxie.
Bruyants et rapaces, les sinistres profanateurs poursuivaient leur besogne macabre. Quand une dalle était descellée, on voyait deux ou trois de ces charognards sauter dans la fosse et s'y acharner voracement. D'autres, à l'écart, déjà gorgés, comptaient, se partageaient ou se disputaient leurs dépouilles.