S'arment pour me détruire!...

Puis, au milieu du recueillement général des uniformes debout, le pasteur Muckerander prononça la prière finale, qu'il termina, selon le rite, par l'oraison dominicale, dont nous n'avions jamais mieux compris la haute portée et le lumineux symbole:

Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié (et par conséquent le nom allemand); que ton règne vienne (avec celui de l'Allemagne); que ta volonté (celle de l'Allemagne) soit faite sur la terre comme au ciel! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien (trempé de champagne). Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. (Nous ne pardonnons jamais à tes ennemis qui sont les nôtres; et si nous t'offensons par trop de clémence, ne nous pardonne pas davantage.) Ne nous laisse pas tomber dans la tentation d'épargner tes ennemis (et les nôtres), mais délivre-nous du Malin (l'Anglais, le Belge et le Français). Car c'est à toi (et à nous) qu'appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen!

A la sortie, on nous distribua une jolie carte postale illustrée, représentant un rang de soldats allemands, casque en tête et fusil en joue, avec, à leur côté, Jésus, en robe de lin et en longs cheveux, leur désignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant: «Voyez, je suis avec vous tous les jours.» (Matth., xxviii, 20.)


Sur une place, devant un édifice à campanile, la musique joua Heil Dir im Siegerkranz et Muss i denn zum Stædtele raus, tandis que nous nous formions pour le départ. Mais si le Sedantag ne fut pas pour nous un jour de repos, car nous dûmes fournir une étape d'au moins quarante kilomètres, nous continuâmes à le célébrer tout le long de notre route par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et l'immolation d'un certain nombre d'hommes français, de femmes françaises et d'enfants français au Vieux Seigneur Dieu allemand.

Nous arrivâmes le soir, très tard, sur le bord de l'Oise, devant Pont Sainte-Maxence. Nous y bivouaquâmes. Les Français avaient fait sauter le pont. Aussi, le lendemain matin, les bacs n'étant pas arrivés, nous descendîmes la rivière jusqu'à Creil, où les équipages avaient lancé un pont de bateaux. Nous dûmes attendre plusieurs heures pour laisser passage à de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre côté, la ville brûlait. Nous passâmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers était pris, le roi Albert capturé, Belfort enlevé et que nous avions remporté une grande victoire à Lunéville, où nous avions fait cent mille prisonniers. Paris était bombardé depuis huit jours par nos avions et nous en étions à soixante kilomètres. Nous y entrerions le surlendemain. La paix serait signée avant trois semaines.

Mais à notre extrême surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au sortir de Creil, nous obliquâmes vers le sud-est. Une dizaine de kilomètres à travers une belle forêt de chênes, de hêtres et de charmes nous amenèrent à une très curieuse et très ancienne cité, nommée Senlis. Nos troupes s'y étaient quelque peu amusées la veille, à l'occasion du Sedantag. Mais, en somme, la ville avait été remarquablement ménagée, et nous la trouvâmes en fort bon état. On n'y avait brûlé qu'une centaine de maisons, la gare et le palais de justice. La cathédrale, l'hôtel de ville, les monuments romains, ceux-ci d'ailleurs déjà en ruine, avaient été respectés et l'on n'avait tué que dix-neuf personnes, dont le maire.

Le lendemain matin, après avoir passé la nuit dans une nouvelle forêt encore plus belle que la précédente, nous atteignîmes la localité d'Ermenonville. Ce nom ne m'était pas inconnu. C'était là qu'avait été enterré le célèbre philosophe français Jean-Jacques Rousseau. Profitant d'une halte, quelques officiers désirèrent aller visiter le tombeau, qui était, paraît-il, assez pittoresquement situé. Ils en demandèrent la permission au major von Nippenburg. Non seulement celui-ci l'accorda, mais il se joignit à nous. Nous n'eûmes que quelques pas à faire, au milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel étang où se trouvait une petite île ornée de peupliers. Le tombeau, de style antique, était dans cette île. Nous le contemplions de la rive, quand nous vîmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq officiers généraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus parmi eux le général von Zillisheim, commandant la division, et le général von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous dit-on, occupaient présentement le château d'Ermenonville avec l'état-major du corps d'armée. Ils s'avancèrent de notre côté et, les saluts réglementaires échangés, une courte conversation s'engagea, que j'entendis en partie, bien que, n'étant pas officier, je me tinsse à plusieurs pas de distance.

—Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement le général von Zillisheim.