—Avec votre haute permission, monsieur le général-lieutenant, répondit confondu de servilisme le major von Nippenburg.
—Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le général von Zillisheim.
—Comment, dit le général von Morlach, le cadavre n'est pas là-dedans?
—Il n'y est plus. Ces stupides Français l'ont, paraît-il, transporté au Panthéon de Paris, où ils l'ont mis à côté de son ennemi Voltaire, l'insulteur de notre grand Frédéric.
—Quelle incongruité! crut devoir renchérir le major von Nippenburg.
—Mais soyez tranquilles, messieurs: nous enlèverons aux Parisiens le corps du grand homme et nous le transférerons à Berlin, où il a tous les droits de reposer. Car, peut-être l'ignorez-vous, messieurs, Rousseau était notre compatriote.
—Comment cela? s'étonnèrent plusieurs voix.
—Je croyais, émit le colonel von Steinitz, que ce personnage était de Genève.
—Il y est né seulement, dit le général von Zillisheim, dont l'érudition sur ce point d'histoire littéraire venait sans doute d'être fraîchement acquise au château d'Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette république, vécut dans le royaume de Sardaigne, puis en France; enfin, dégoûté tout ensemble des Français et des Genevois qui le persécutaient à l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi philosophe, Frédéric II, et se fit naturaliser neuchâtelois. Or, Neufchâtel, vous le savez, messieurs, fut une principauté prussienne. Voilà comment ce génie était authentiquement notre compatriote et comme quoi ses cendres nous appartiennent.
—C'est magnifique! s'écria le général von Morlach; cela nous fait donc un grand homme de plus!