—Oui, messieurs, fit le général von Zillisheim charmé de son succès, celui dont nous contemplons le tombeau a vécu les quinze dernières années de sa vie sous la qualité de sujet prussien et il est mort Prussien. C'est un Prussien qui a écrit ce livre admirable, cet immortel chef-d'œuvre, les Confessions. Et qui d'autre qu'un Allemand aurait pu être, comme il le fut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie qu'était alors la France?...
—Et qui l'est resté, observa le colonel von Steinitz.
—Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la nature à la sèche littérature française? Je vous propose, messieurs, de saluer de l'épée l'ombre illustre qui a reposé là et qui nous écoute peut-être, den grossen Preussen, le grand Prussien Chean-Chagues Rouzeau!
Sur ces mots, nous tirâmes tous l'épée et nous présentâmes solennellement les armes au tombeau vide.
—Ah! me disais-je fort ému, en voilà un que le professeur Woltmann a oublié et qui était encore plus légitimement des nôtres que le blond Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau!
Et comme pour nous pénétrer mieux de la noble atmosphère germanique et romantique qui se respirait en ce lieu, le général von Zillisheim nous montra, près de là, une stèle funéraire où se trouvait gravée une inscription dans notre langue. C'était la tombe d'un jeune Allemand, disciple de Gœthe et de Rousseau qui, atteint du mal du siècle, était venu se suicider sous ces ombrages, en souvenir et en imitation de Werther.
Cela me rappela le malheureux Kœnig. Il eût aimé cette promenade dans le parc d'Ermenonville.
Nous revînmes on ne peut plus satisfaits de ce petit épisode littéraire. Lorsque j'en fis le récit à Schimmel, qui avait dédaigné de nous accompagner, il parut passablement vexé.
—Si j'avais su, fit-il, qu'il devait y avoir des généraux!...
Quant à Kaiserkopf, il n'avait pas été question de l'inviter. La halte avait à peine été commandée que, sur un signe de Schlapps, le bouillant capitaine s'était éclipsé. Nous le vîmes reparaître tout juste pour remonter à cheval, en rebouclant son ceinturon.