Une côte, au sortir de ce charmant Ermenonville, nous fit passer brusquement des délices de la forêt aux ardeurs d'un plateau sans borne et sans ombre. Le regard s'y étendait à perte de vue. Bientôt nous eûmes la sensation opprimante de toute une immense armée qui, par dix routes parallèles ou obliques à la nôtre, s'écoulait, pressée, incessante, innombrable, en direction générale du sud-est. Notre seule colonne s'allongeait devant nous en une perspective linéaire infinie, continuant, à mesure que nous avancions, de sortir indéfiniment de la forêt. A droite, à gauche, en avant, en arrière, d'autres colonnes visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans discontinuité, semblablement ciliées de fusils, de canons et de machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons marchaient ou chevauchaient à travers champs. On discernait dans le brouillard poussiéreux, selon l'échelle des distances, les batteries de campagne, les chapelets grêles des compagnies de mitrailleuses, les files des voitures de train, des caissons à munitions, des chariots à ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient fréquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais l'impression que notre corps d'armée tout entier était rassemblé là, dans cette coulée uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le sud-est, et depuis plus longtemps peut-être. C'était un bruissement monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme à la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement, que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches, nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac perpétuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses bruits familiers. Le canon s'était tu. Nulle part on ne l'entendait.

Au bout d'une longue marche en route droite, nous fîmes de nouveau halte, après avoir traversé une voie ferrée. J'en profitai pour joindre Schimmel et connaître ses impressions.

—Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est et par le sud; l'approche par le nord n'est pas avantageuse.

—Où sont nos armées? demandai-je.

—Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrême aile droite.

—Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothèse est exacte, nous devrions rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui devraient pivoter autour de nous.

—C'est juste, fit Schimmel. Et c'est peut-être justement ce qui va se produire. A moins, ajouta-t-il, que nous n'ayons encore d'autres armées dans la région du nord, ce qui me paraît d'ailleurs certain.

—Et les Français?

Il eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, déployant une carte de l'état-major français, il me montra où nous étions.