—Voyez, précisa-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il indiquait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine de kilomètres, nous arrivons à Meaux, qui est sur la Marne.
Portant alternativement les yeux de la carte à nos jumelles, nous identifiâmes ensemble les divers points de repère du paysage qui nous environnait. Sur le vaste plan des champs sans clôtures les villages haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets d'arbres. C'étaient, au nord, à notre gauche, Silly-le-Long et Nanteuil-le-Haudouin; plus vers l'est, Ognes, Chèvreville, Oissery, Brégy; devant nous, Saint-Pathus, puis, à demi masqué par un bois, Saint-Souplets; à notre droite, Lagny-le-Sec, et, au loin, sur une crête la grosse agglomération de Dammartin-en-Goële. Mais, tandis qu'à gauche les villages fumaient d'incendies et que les routes se marquaient par les longs rampements de nos convois, à droite on n'apercevait pas de fumées et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'arbres qui les bordaient partiellement.
Et au delà, bien au delà de Dammartin, invisible, mais présente, nous devinions, dans la brume ardente et les réverbérations de la lumière, l'immense capitale Paris, das grosse Paris, but de tous nos efforts et fleuron de notre victoire.
La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait installé une petite buvette au bord de la route, nous invita à nous restaurer. Nous y trouvâmes avec lui le major von Nippenburg, et peu après survenait le colonel von Steinitz.
Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe s'éclairait entre ses favoris d'un abondant sourire.
—Ça va bien, ça va très bien, disait-il. Je crois que nous allons être au bout de nos peines.
S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous était assigné, il apportait des renseignements du plus haut intérêt sur la marche offensive de nos armées. A notre gauche, deux corps avaient franchi l'Ourcq et traversaient la Marne, précédés par la cavalerie qui avançait sur Crécy, Coulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps étaient sur le Petit Morin. Plus loin, c'était l'armée von Bülow avec la Garde, à la hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au delà, c'étaient les Saxons de von Hausen; plus loin encore, les cinq corps du duc de Wurtemberg. Nulle part on ne se battait. Partout l'ennemi était en pleine retraite, en fuite plutôt, en complète déroute, et on le pourchassait l'épée dans les reins en direction de la Seine et de l'Aube, où on serait dans deux jours. Tout l'arrière-pays était conquis, occupé, avec Amiens, Soissons, Laon, Reims, Châlons. C'était la marche triomphale dans la débâcle de la France.
—Et Paris? demanda le major.
—Eh bien, Paris est là, dit le colonel en tendant le bras vers l'ouest, là tout près. Nous n'avons qu'à le prendre. Nous le cueillerons quand nous voudrons.
Et son geste s'attardait, se balançait, avec sa grosse main poilue qui s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en effet, qu'à cueillir.