—Ils ne sont donc pas renseignés? marmonnait-il avec fureur. Qu'est-ce que c'est que ce corps d'armée français? D'où vient-il? Comment n'avions-nous personne à lui opposer? Que fait von Kluck? A quoi pense-t-il?...
Heureusement que notre train de régiment était en sûreté vers nos positions de repli; nous ne laissâmes derrière nous qu'une petite ambulance et quelques espions brassardés de la Croix-Rouge, bien munis de fanions et de fusées.
L'encombrement était tel, sur la route de Barcy, que nous mîmes plus de trois heures pour faire trois kilomètres. Les unités s'y mélangeaient dans un grand désordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevêtraient au milieu des cris, des coups, des jurons, des piaffements et des hennissements. La route étant insuffisante à contenir cette cohue, des paquets de troupes cahotaient à travers champs. Derrière nous, l'horizon flambait; à Neufmontiers, à Chauconin, à Penchard, à Monthyon, maisons, fermes, meules brûlaient comme des torches.
A Barcy, c'était le chaos. Sur la place, où l'église dressait son vieux clocher, le flot gris, tumultueux et mugissant avait des remous effroyables. Si de l'artillerie française avait été en action, elle en eût fait un fleuve de sang. A côté de l'église, la mairie était en flammes. Les lueurs violentes de l'incendie et les clartés douces de la lune mêlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets différents.
Encore trois heures pour faire cinq kilomètres, et nous arrivions, rompus de fatigue, au village d'Etrépilly, dont nous envahîmes les maisons et les granges pour nous affaler tout harnachés dans l'anéantissement d'un soleil de plomb.
Kaiserkopf, que sa blessure empêchait de dormir, nous réveillait avec fureur quelques heures plus tard.
—Donnerwetter!... Vous n'entendez pas?... La canonnade française avance du côté de Marcilly... La compagnie doit se porter à deux kilomètres vers la râperie...
Il tapotait avec rage un croquis de la région annexé à l'ordre du colonel.
Je me mis debout avec peine. Il fallut un temps infini pour avoir les hommes. On n'en réunit pas plus d'une centaine. La section Bobersdorf, l'ancienne section von Bückling, n'existait presque plus. On procéda à un nouveau groupement. Kaiserkopf, se déclarant incapable de bouger, confia pour la journée le commandement de la compagnie au premier-lieutenant Poppe.