Nous tînmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells éclataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles nous râlaient aux tympans, nous étions roulés, asphyxiés, décimés. Nous avions beau vider avec ténacité nos chargeurs, les Français renaissaient toujours. Et ce qui nous angoissait, c'était que nos canons ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos mitrailleuses ne fléchissaient pas.

Nous fûmes enfin relevés par le bataillon Preuss, et nous revînmes exténués sur notre position de départ. Nous vîmes en passant près de Monthyon, dans un plissement de terrain, derrière des bâtiments de ferme, un de nos emplacements de batteries complètement ravagé. Les pièces étaient parties. Il n'y avait plus que deux caissons démolis et une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans une mare un millier d'obus qui, dans la précipitation du départ, avaient dû être abandonnés.

Il était déjà tard dans l'après-midi et le soir commençait à couvrir de violet le champ de bataille. Pas à pas, bond par bond, les Français avançaient toujours, et le bataillon Preuss cédait à son tour du terrain.

Kaiserkopf avait reçu dans le mollet une balle ronde de shrapnell, qu'il se faisait extraire au poste de secours.

—Nom de Dieu de nom de Dieu! beuglait-il.

On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang. Sur deux cent cinquante hommes qu'elle comptait le matin, il en avait disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blessés.

Bleu de rage, Schimmel se mit à jurer plus fort encore que Kaiserkopf.

Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se répandait. Loin, sur notre droite, au delà de nos lignes, dans la région de Saint-Soupplets, où nous avions passé la veille et où, paraît-il, nous n'avions plus de troupes, tout un corps d'armée français venait d'apparaître, qui avançait à grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des ordres arrivaient du quartier général nous enjoignant de battre en retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sanglé, le colonel von Steinitz faisait procéder aux préparatifs de départ. Il fallait qu'en une heure tout le monde fût loin, le bataillon Preuss formant l'arrière-garde. Déjà les premiers éléments de la brigade étaient sur la route de Barcy.

La jambe bandée, Kaiserkopf se fit hisser péniblement sur son cheval.

Schimmel ne décolérait pas et allait jusqu'à incriminer le Haut Commandement.