Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru profondément déserte et silencieuse, commençait à s'animer, semblait-il, de légers frémissements. Ce n'était rien encore, quelque chose d'à peine perceptible, de plutôt deviné que senti, qui pouvait être aussi bien le bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apporté par quelque courant aérien des banlieues de Paris ou que l'écho lointain de notre propre piétinement. J'eus un instant l'impression bizarre, hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, parallèlement, d'un trot souple, maigre et feutré. Les grandes ombres qui naissaient de la nuit approchant, les fantômes noirs des arbres démesurés, l'horizon charbonné sous un ciel violet foncé accentuaient le mystère et distillaient l'inquiétude. Nous avions beau nous savoir flanc-gardés par nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous appréhendions l'indéfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque de couche de nos fusils.
Au bout de trois à quatre kilomètres, nous fîmes halte derrière une hauteur sur laquelle se silhouettaient les premières bâtisses noires d'un village, et nous reçûmes l'ordre de prendre nos bivouacs, sans feux. Une section monta s'assurer de la localité, qui portait le nom de Monthyon. On entendit quelques cris d'habitants et les rares lumières s'y éteignirent.
Harassés par cette longue et chaude journée, la plupart des hommes s'abattirent et s'endormirent aussitôt. Le concert de leurs ronflements se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore derrière nous. La lune pleine et lourde faisait lentement l'ascension du zénith, laquant le terrain d'une clarté blafarde et projetant vers Paris l'ombre décroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris de chouette qui servaient de signaux de ralliement à nos patrouilles.
Je m'endormis à mon tour, la tête sur mon sac. La nuit fut admirablement tranquille. Je ne fus réveillé qu'un instant, sur les deux heures du matin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon.
L'aurore se leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait pâle et molle sur Paris. Le réveil se corna et se répercuta le long des troupes étendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se continua pendant une partie de la matinée et nous eûmes le loisir de préparer notre café, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on nous fit appuyer d'un petit kilomètre sur la gauche, et nous nous arrêtâmes de nouveau, face à l'ouest. Nous avions débordé la hauteur de Monthyon, et nous découvrions plus loin une nouvelle hauteur boisée, semblablement couronnée d'un village, que la carte nommait Penchard. Entre ces deux points naturellement forts la position paraissait excellente et propre à décourager les effectifs peu redoutables que nous pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine ensoleillée avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rus frangés de peupliers, ses routes blanches, ses écarts et ses villages: Neufmontiers, Chauconin, Villeroy, Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le Plessis-l'Évêque. Rien dans ce paysage tranquille et coloré ne semblait suspect. Assis ou vautrés sur les coudes, autour de nos armes en faisceaux, nous attendions d'un moment à l'autre l'ordre de la marche en avant sur Paris.
Il était midi. Soudain, une détonation retentit à cinq cents mètres de nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'était une de nos pièces qui envoyait son premier obus. Nous vîmes au bout de nos jumelles, sur la route sortant d'Iverny, une minuscule batterie française tourner subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes après, le combat d'artillerie était engagé. Nos canons tiraient de Monthyon, de Penchard et d'une autre position un peu plus à l'est. Des pièces françaises ripostaient avec rapidité de derrière Iverny, et leurs petits projectiles rageurs tombaient déjà avec précision autour de la butte.
Nous nous portâmes en avant, en même temps que d'autres éléments d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de nombreuses mitrailleuses. Nous avancions en tirailleurs, courbés et rampants, nous abritant de notre mieux, car de nouvelles batteries françaises révélaient l'une après l'autre leur présence, crachant une mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mîmes une heure pour atteindre une route où nous pûmes nous retrancher, puis, deux cents mètres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie française se démasquaient à droite, du côté du Plessis-l'Évêque, à gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrèrent, débouchant à l'improviste de couverts insoupçonnés. Nous en vîmes surgir la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de mètres en avant du village de Villeroy. Ils se dispersèrent avec agilité dans un champ où ils se couchèrent. Des milliers de balles sifflèrent. Seul un lieutenant barbu était resté debout, lorgnette à la main. Mais presque aussitôt il s'abattait de côté, raide, en portant la main gauche à son front; et comme je l'avais bien expressément visé, je me demandai si ce n'était pas une de mes balles qui l'avait tué.
La grêle d'acier criait maintenant de toutes parts. Celle qui partait de nos lignes semblait pour le moment plus nourrie. Si nous étions bloqués dans notre ruisseau, à gauche les nôtres avançaient. Chauconin était en feu. Plus près de nous, un énorme brasier montait d'une ferme à tourelles. Mais, peu à peu, nous commencions à nous apercevoir, à notre grand étonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles éléments sacrifiés d'avance, les Français étaient en force.
Animés de la plus folle ardeur, on les voyait découvrir leurs compagnies les unes après les autres, les disséminer, les jeter en avant. Ils progressaient par élans rapides, tantôt disparaissant, plaqués au terrain, tantôt bondissant à l'improviste, grandissant à mesure qu'ils approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdâtres ou brunâtres les taches bleues de leurs képis et de leurs capotes soulignées par les agenouillements ou les relèvements rouges de leurs pantalons. Et pendant ce temps, là-bas, à gauche, une nuée d'autres petits soldats, blancs, ceux-là, avec des jambes noires, sautillaient à l'assaut des hauteurs de Penchard.
Tout à coup, nous eûmes devant nous, à trois cents mètres, une vague galopante de ces Français bleus et rouges. Je vis un instant moutonner et claquer au-dessus de la vague un drapeau frangé d'or à trois bandes verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait à mes oreilles un chant enflammé, où je reconnus les accents effroyables de la Marseillaise. Puis il y eut un crissement métallique; des aciers flambèrent. En même temps nous étions pris en enfilade par une mitrailleuse. Il fallait déguerpir. Nous rampâmes en hâte du côté de la route, que nous finîmes par regagner, non sans avoir laissé nombre de nos mousquetaires dans le fossé ou entre les glèbes.