—Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le régiment part à huit. C'est vous qui prenez la tête par la route de Vincy et de Rouvres, en direction de Villers-Cotterets.
—Comptez sur moi, monsieur le colonel, déclarai-je, éperdu d'orgueil, malgré ma blessure, et lâchant mon bras gauche pour porter à mon casque déchiré ma main droite barbouillée de sang.
Je gagnai notre poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le bras dans un bandage et m'occupai aussitôt de rassembler les quatre compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis procéder à l'appel, sous le médiocre couvert d'un pli de terrain, le bataillon ne comptait plus que cent vingt-trois hommes valides ou blessés en état de marcher. Nous possédions encore un fourgon, un caisson et trois chevaux.
Le départ s'effectuait dans le plus honteux désordre. Outre les unités plus ou moins régulièrement reconstituées qui commençaient à s'écouler par les deux routes montant du plateau d'Etrépilly vers le nord-est, des troupeaux de fuyards battaient confusément en retraite le long des colonnes ou à travers champs, sans chefs et de leur propre autorité. Des monceaux d'objets disparates étaient abandonnés ou jetés dans les fossés, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes, sacs, vêtements, cartouchières, outils, dépouilles hétéroclites des villages, jusqu'à des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche.
J'aperçus Wacht-am-Rhein prostré sur un talus, le corps secoué de gros sanglots et pleurant tragiquement.
—Qu'avez-vous? l'interpellai-je avec sévérité. Vous feriez mieux de venir m'aider à mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... Êtes-vous blessé?
—Non, monsieur le commandant...
—Alors que faites-vous là?
—Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir ça! fit-il lamentablement. J'aimerais mieux être mort que d'assister à des choses pareilles...
Au même instant, un soldat débandé qui passait, et dans lequel je reconnus un des hommes que Wacht-am-Rhein avait le plus bourrés de coups de crosse, braqua sur lui un pistolet volé et fit feu en criant: