—Nein!... Nein!... Le feu!... Ils n'auront que des cendres!...
Je regardai du côté du hangar. Le personnel sanitaire déménageait à la hâte. Bientôt après je vis des sapeurs lancer dans l'ambulance des grenades incendiaires et des jets de pétrole. Le bâtiment s'embrasa tout entier en quelques minutes, au milieu de hurlements effrayants. La charpente de fer apparut, se tordant et grimaçant comme un squelette, dans l'effondrement des poutrelles, des plâtras et des briques, au milieu des flots violents de la combustion et du charivari dantesque des blessés, où je crus reconnaître la vocifération atroce de Vogelfænger.
Nous partions. C'était à nous. Nous partions diminués encore d'une douzaine d'hommes que venait de faucher dans le bataillon la mitraille française. Et nous nous enfonçâmes au cœur de la déroute, tandis que les flammes féroces du hangar d'Etrépilly léchaient le ciel violâtre où fuyaient de grands nuages verts.
Je marchais au milieu du bataillon, réduit à l'effectif d'une demi-compagnie, où figuraient de nombreuses têtes bandées et des bras en écharpes, et où bien des hommes n'avaient plus de fusils, soit qu'ils l'eussent perdu, soit que, ne pouvant plus le porter, ils s'en fussent débarrassés. Nous cheminions mornes et désespérés entre deux rangs de débandards. Les obus semblaient nous suivre, nous chercher, vouloir changer notre retraite en débâcle. Ils nous lapidaient de terre, de pierres, de débris de végétaux et parfois ouvraient dans la colonne un trou pantelant.
Nous venions de dépasser le croisement de la route de Puisieux, quand je fus atteint.
Je m'affaissai, le souffle coupé, les yeux pleins d'éclairs, le cerveau tourbillonnant. Quand je voulus réagir, je m'aperçus que je ne pouvais pas me relever. Saisi de l'horrible angoisse d'être abandonné sur place et d'être fait prisonnier par les Français, je me mis à hurler comme un sourd:
—Arrêtez!... Arrêtez, sacrés cochons!... Ne me laissez pas là!... Mettez-moi dans le fourgon!... Entendez-vous?... Je suis votre commandant... Obéissez-moi, brutes!...
Je faillis perdre connaissance de douleur quand ils m'enlevèrent. Ils me déposèrent sur de la paille dans l'obscurité du fourgon, où gisaient déjà des corps. Une odeur de sang, de sanie et d'urine me saisit à la gorge.
On se remit en marche. Les cahots de la voiture m'entrèrent dans les viscères. La fièvre me battait aux tempes. Mes compagnons geignaient péniblement et je joignis mes gémissements aux leurs.