—Qui eût jamais cru...
—... khrr, khrr, khrr...
Nous continuâmes à échanger nos doléances dans la nuit.
Nous fîmes halte au petit jour, à proximité d'une forêt. Une ambulance se trouvait là et nous pûmes enfin recevoir des soins. Le canon sonnait toujours autour de nous, mais plus lointain. Seuls les coups d'un parti de cavalerie qui nous poursuivait avec de l'artillerie à cheval restaient pour nous dangereux. Il y avait eu dans le voisinage, une heure auparavant, une escarmouche avec des dragons français. On en avait tué un. On avait trouvé sur lui un papier dactylographié qu'on m'apporta. C'était un ordre du jour signé d'un général français. Il était ainsi conçu:
Soldats! sur les mémorables champs de bataille qui furent témoins, il y a un siècle, des victoires de nos ancêtres sur les Prussiens de Blücher, notre vigoureuse offensive a triomphé de la résistance des Allemands. Poursuivi sur ses flancs, son centre rompu, l'ennemi bat en retraite vers l'est et le nord par marches forcées. Les corps les plus redoutables de la vieille Prusse, les contingents du Hanovre, de la Saxe et du Brandebourg, se sont repliés en hâte devant vous. Vous aurez encore à supporter de dures fatigues à combattre de rudes batailles. Que l'image de votre patrie souillée par les barbares reste toujours devant vos yeux! En avant, soldats! Pour la France!
Cette lecture m'impressionna douloureusement. Hélas! étions-nous donc des barbares?... J'avais deux côtes brisées. On me réinstalla, un peu plus commodément, dans mon fourgon. Le baron Hildebrand von Waldkatzenbach mourut avant le départ, et j'en étais presque à envier son sort, tellement la perspective d'une nouvelle étape au milieu d'affreuses souffrances me remplissait d'angoisse.
Mais nous n'avions pas fait quatre kilomètres, et je croyais ne pouvoir supporter plus longtemps le voyage, quand une commotion épouvantable souleva la voiture, l'ouvrit, la projeta comme dans une éruption volcanique...... Et je disparus dans le néant...
Lorsque je sortis, bien indistinctement encore, de mon coma, une lumière douce, tamisée, bleuâtre m'enveloppait. Je devais être dans un lit, car je sentais autour de moi comme le suaire léger d'un drap et ma tête reposait immobile dans le creux souple d'un oreiller.
Au delà de l'atmosphère bleu pâle, la limite de mon regard s'arrêtait sur une surface plane d'un blanc laiteux qui pouvait être un plafond. Au bout d'un temps assez long de demi conscience, occupé à m'apercevoir peu à peu que de l'air entrait en moi, que je respirais, que je vivais, je voulus tourner ma tête pour voir ailleurs et reconnaître où j'étais. Je ne pus faire le moindre mouvement, étroitement retenu par le réseau multiple de la douleur. J'essayai d'écouter. Des bruits imprécis me parvinrent, comme des chuchotements, des remuements ouatés, des glissements feutrés de pas, le tic-tac d'une pendule, d'autres souffles respiratoires que le mien. Je restai encore un long temps à chercher à interpréter ce demi silence. En quel lieu étais-je?... Comment m'y trouvais-je?... Puis soudain, je me souvins vaguement: la guerre... du sang... des batailles... Je devais être quelque part dans un lit, à la suite de ces horribles événements... Avais-je rêvé?... était-ce vrai?... ou rêvais-je encore?... Puis je me souvins un peu mieux... Les Français!... Un éclair jaillit... Ah! mon Dieu! étais-je prisonnier des Français?... Mon cœur se mit à battre si fort qu'il me sabra d'une douleur aiguë... Mon ouïe devenait meilleure; j'écoutai plus attentivement... Et j'entendis des voix... oui... Herrgott!... des voix qui prononçaient des mots allemands...