Alors je m'efforçai de rassembler de l'air dans ma poitrine, pour faire moi aussi résonner ma voix... et dans un craquement de souffrance de tout mon être j'exhalai faiblement:
—Où suis je?
Au bout d'un instant je vis apparaître dans mon champ visuel le haut d'une cornette blanche, et je perçus ce mot qu'accentuait près de moi une voix féminine:
—Aachen.
Aix-la-Chapelle!... N'était-ce pas ce même nom qu'avait prononcé Schimmel, alors qu'étincelaient à l'horizon sous les feux du soleil levant les vitres de la ville de Charlemagne?... Ainsi je me trouvais revenu à l'endroit d'où j'étais parti un mois auparavant!... Combien de jours avait duré ce voyage de retour dont je ne gardais pas de souvenir?... Comment s'était il accompli?... Sans doute dans un de ces lugubres trains de blessés dont nous avions croisé un si grand nombre et où, privé de sens, ballotté comme une loque inerte, j'avais dû rouler, rouler sans m'en apercevoir à travers la France et la Belgique jusque dans cet hôpital d'Allemagne...
Je revoyais comme au déroulement d'un rapide film cinématographique les scènes tragiques auxquelles j'avais assisté, que j'avais vécues, ou peut-être seulement rêvées: les trains de soldats trépidants, chargés de drapeaux, d'inscriptions: Nach Paris!... les avions, le grand zeppelin fantastique, puis l'entrée en Belgique, le défilé devant le général von Kluck, la première bataille sur les bords du Demer; je revoyais l'incendie de Louvain, Mons, les prisonniers anglais avec leurs pipes de bruyère et leurs regards affamés, la marche en France, le combat de la Somme, les chasseurs bleus, Kœnig... «pardon, pardon, vous seul étiez noble, juste, grand»... le viol de la jeune fille française, Montdidier, Senlis, Ermenonville... et cette terrible bataille... comment s'appelait-elle déjà?... cette bataille de cinq jours qui avait rompu notre force et m'avait rejeté moi-même sur ce lit de souffrance... comment s'appe... ah! die Marne... die Marne!...
Que s'était-il passé ensuite?... Je l'ignorais... Etions-nous vainqueurs ou vaincus?... Peu m'importait... peu m'importait vraiment... Krieg ist Krieg... Que de sang, mon Dieu!... que de morts! que d'épouvante!...
Et comme je regardais, les yeux dilatés d'effroi, je distinguai devant moi, pendue au plafond blanc, une paroi grise, que ma vue maintenant atteignait. Et au milieu de cette paroi, sous l'axe de mon regard, se trouvait un portrait, un grand portrait dans un cadre doré. Sous un colback à flamme écarlate, au-dessus de l'attila rouge de sang des hussards de Brandebourg, un visage dur, au nez de proie, aux yeux perçants, barré d'une moustache raide aux pointes aiguës et menaçantes, offrait arrogamment sa pose hautaine et théâtrale.
C'était l'Empereur, der Kaiser Wilhelm II.
Je tressaillis. Le Seigneur de la Guerre me regardait de ses yeux faux, de ses yeux cruels, de ses prunelles diaboliques. C'était lui qui m'avait saisi!... Hélas! hélas!... Pourquoi tout cela?... Mon père, ma mère, mes sœurs... Dorothéa, la maison de Goslar, la forêt romantique du Harz!... Qu'on était bien là-bas!... et qu'il eût été doux de vivre!...