—Wilfrid, murmurait-elle de sa voix profonde, mon cher Wilfrid, j'attendrai le temps qu'il faudra. Voulez-vous prendre un verre de bière?

J'acceptais; elle en prenait un avec moi, contemplant avec amour ma balafre, et je lui contais des histoires d'étudiants.

Ah! quelles heures délicieuses! Je lui parlais de mes camarades, de mes cours, de mes professeurs, de la joyeuse vie que nous menions et des prouesses que nous accomplissions. Je l'initiais à nos mœurs universitaires et à nos rites bachiques. Je lui dépeignais les costumes et les insignes des corporations, les vestes étroites à brandebourgs, les gants à crispins, les hautes bottes à l'écuyère montant sur la culotte blanche, les rubans, les échappes, les bierzipfel, les cerevis brodés d'or, les casquettes innombrables et aux couleurs diverses, bleue pour Saxonia, verte pour Guestphalia, rouge au galon or et bleu pour Hannovera, violette à liseré rouge et blanc pour Alemania, et celle de Teutonia, celle de Cimbria, celle de Brunswiga, celle de Thuringia. Je lui décrivais le local où s'assemblait le corps dont je faisais partie, sa tourelle à créneaux surmontée de notre bannière, sa statue en pied d'un chevalier armé, sa grande salle de kneipe aux murs décorés de sabres, de rapières, d'écussons, de grandes pipes de porcelaine, de cornes énormes bordées d'argent, de portraits de Bismarck, de Moltke, de Guillaume Ier, de Guillaume II, ainsi que des silhouettes noires de tous nos anciens, coiffés du deckel orange. Puis je lui détaillais nos séances de kneipe, les flots de bière blonde que nous absorbions au commandement et selon les pures traditions du rituel de Leipzig, les chopes à couvercle d'étain ciselé et les cruchons de faïence ornementés de devises, les chants du Kommersbuch vociférés en chœur, les Gaudeamus, les Ssassa geschmauset, les Alt Heidelberg, les cris et les hurlements se croisant de toutes parts avec les appels à boire: Prosit! Sauf! Ich komme nach! Rest! Steig in die Kanne! Geschenkt! et les mémorables exploits de notre valeureux Fuchsmajor, le gros von Pumplitz, surnommé Falstaff, étudiant de quinzième année, qui engoulait régulièrement ses vingt litres par soir, sans avoir besoin de passer une seule fois au vomitorium.

—Seigneur Dieu! s'écriait alors la belle Dorothéa avec admiration. C'est magnifique! Vous n'en feriez pas autant, j'en suis sûre.

—Pas maintenant, c'est certain. Mais l'année prochaine, répliquais-je, j'espère bien y arriver.

Alors, pour maintenir mon prestige, je lui narrais pour la centième fois l'histoire de ma balafre, ma première balafre.

Nous nous mesurions dans une salle de bal sise à une demi-heure de la ville. Chaque samedi, c'était un défilé de voitures chargées d'étudiants, chantant, sifflant, plastronnant, jurant, au milieu des claquements des fouets et du charivari des trompes d'automobiles. Les duels commençaient à sept heures du matin et duraient jusqu'au soir. Au bout de trois mois, j'avais eu l'honneur d'être admis à y assister; au bout de six, on m'avait fait celui de me désigner pour soutenir le défi porté par ma corporation à la Saxonia. J'étais aux anges. Tout droit, la poitrine gonflée sous le plastron, le tablier de cuir au ventre, le brassard au bras, le bandage d'ouate autour du cou, sur les yeux les grosses lunettes noires armaturées de fer, j'avais pris vaillamment position devant mon adversaire. «Silentium für die Mensur!» criait l'arbitre. Les seconds se garèrent. «Auslegen!» commanda le directeur du combat. Les rapières se mirent en garde. «Los!» Patata! patata! rapatatata! En moulinet, par-dessus les têtes, les poignets gantés faisaient tournoyer les deux énormes lames. Les aciers se choquaient, se cognaient avec un bruit terrible, rebondissaient l'un sur l'autre, éraflaient les crânes et les visages. Les faces se tuméfiaient sous leurs coups. Entre les reprises, on constatait les blessures. Un tampon de coton aux doigts, l'arbitre venait cérémonieusement les toucher. «Un sang pour Teutonia! deux sangs pour Saxonia!» annonçait-il. Puis les rapières, toutes rouges, reprenaient leur tournoiement violent. Sept «sangs» avaient déjà été comptés sur moi, légères et superficielles éraillures au front, au nez, au cuir chevelu, qui cependant suffisaient à faire dégouliner jusque sur mes chaussures d'abondants filets vermeils, et je m'apprêtais à poursuivre sans broncher la «partie», quand tout à coup j'avais reçu cette immense balafre qui, me fendant largement la joue du haut en bas et m'inondant d'un vaste flot de sang chaud, avait mis honorablement fin au combat. Saxonia était victorieuse. Mais combien j'en étais fier! Et tandis que le chirurgien, son binocle sur le nez, aseptisait la plaie et de sa forte aiguille en recousait grossièrement les lèvres, je songeais avec ravissement au lustre qu'allait me valoir cette première épreuve et qu'au bout de deux ou trois autres assauts pareils, j'aurais brillamment conquis l'enviable dignité de Bursch. Aussi, le lendemain dimanche, ne voyait-on que moi, sur la Promenade, à l'heure de la musique militaire, lorgnant insolemment la foule, toisant les bourgeois, bombant le torse devant les demoiselles de Halle, tout roide d'orgueil, la tête prise dans mes linges de pansement et puant l'iodoforme à quinze pas.

La belle Dorothéa écoutait ce récit avec un intérêt toujours renouvelé. Toute pâle d'émotion, elle se jetait à mon cou et, emportée par l'enthousiasme jusqu'à me tutoyer, elle s'écriait:

—Tu es un héros!

Un héros, certes, je pensais bien en être un; mais en ce moment, en cette heure d'intimité délicieuse, dans ce petit salon où nous étions seuls tous les deux autour de nos chopes de bière et la main dans la main, mon héroïsme se fondait en un sentiment plus tendre, bien que non moins noble à mes yeux: l'amour.