C'est au retour d'une de ces promenades enchanteresses à Goslar que m'attendait, un jour, la surprise la plus imprévue. Ce jour-là, autant le préciser tout de suite, était le 25 juillet. Tout en regagnant paisiblement la maison, je songeais avec bonheur au souriant avenir qui s'ouvrait devant moi, tandis que le crépuscule commençait à nuancer de teintes moins vives le penchant de la forêt. Je trouvai mon père, le conseiller de commerce Hering, plongé comme d'habitude dans la lecture du Berliner Tageblatt, pendant que mes sœurs brodaient sagement au crochet et que ma mère, Mme la conseillère de commerce Hering, penchée sur son secrétaire de bois de rose, griffonnait sa correspondance. L'heure du repas du soir approchait et rien ne paraissait devoir distinguer ce jour des précédents, sinon la félicité renouvelée qu'il m'avait value, quand Johann, notre domestique mâle, vint me remettre un pli qu'un gendarme avait apporté pendant mon absence.
Je l'ouvris d'un doigt détaché, le prenant déjà pour quelque banale contravention de pêche ou telle autre futilité analogue; mais à peine y avais-je jeté les yeux, que j'éprouvai une violente contrariété. Je ne vis d'abord qu'une chose: mes vacances brusquement interrompues.
C'était un ordre de l'autorité militaire d'avoir à rejoindre mon régiment, à Magdebourg, où je devais être rendu le 27 juillet au soir à six heures.
Bien que le papier affichât à l'angle cette recommandation: «Strictement secret», je le tendis, comme je le devais, à mon père.
Celui-ci, abandonnant son Berliner Tageblatt qui resta largement étalé sur ses genoux, le prit, l'examina, le lut et le relut, puis, après avoir longuement réfléchi, tandis qu'un ample pli bridait son front, prononça ce seul mot:
—Mobilisation.
—Ach was? s'écria ma mère en se retournant d'un bloc sur son tabouret à vis.
Mes deux sœurs étaient debout, leur crochet à terre. Tout le monde s'exclamait, s'étonnait, s'agitait, tandis que je restais fort interdit de ma subite importance.
—Ja wohl, c'est comme cela, expliquait solennellement mon père. Voilà notre Wilfrid rappelé sous les drapeaux. Pour moi, la chose est claire. Devant les complications de la situation internationale, notre gouvernement, se rangeant aux conseils de la prudence, commence à mobiliser l'armée allemande.