—C'est une honte! partit alors Kœnig oubliant toute prudence. Les traités sont faits pour le temps de paix, dites-vous? Où avez-vous pris cela?... Vous me citez von der Goltz: lisez Bluntschli!... Les traités sont faits pour les clauses qui les régissent, et celui qui nous lie à l'égard de la Belgique concerne précisément le cas de guerre, puisqu'il garantit la neutralité de ce pays. Et vous voulez que je reste indifférent devant la violation par notre armée de ce sol dont nous garantissions la neutralité?... Je vous dis que c'est une honte!... Mais j'espère encore que ce n'est pas vrai et que le bruit que nous entendons n'est pas celui des canons allemands devant la forteresse de Liége!...
Schimmel lui décocha un grand coup de fourreau de sabre dans les jambes:
—Assez gueulé, Kœnig!... D'ailleurs, vous êtes absurde.
Puis, flairant le danger, il ajouta, à l'adresse du premier lieutenant Poppe:
—Notre ami le lieutenant Kœnig est surmené. Il a eu du mal, cette nuit, avec sa section. Il faut l'excuser...
Kœnig se mordit les lèvres.
—Bien, bien, fit Poppe sèchement. Cette petite discussion restera entre nous. Elle ne sortira pas d'ici. Vous avez compris, messieurs! dit-il en se tournant vers les deux aspirants et vers moi-même.
Nous nous inclinâmes et le baron fit entendre son «khrr, khrr» particulier.
Cet incident venait à peine de prendre fin, quand nous vîmes reparaître le capitaine Kaiserkopf. Il avait sans doute bu sa canette en route et absorbé son saucisson, car il ne tenait plus en main que quelques feuillets de papier qu'il agitait avec une satisfaction visible. Dans une exubérance du meilleur augure il rapportait ce qu'il avait appris au régiment:
—Voilà, Donnerwetter! exultait-il: depuis deux jours nous sommes en Belgique et, depuis quatre, le Luxembourg est occupé par nos troupes. C'est du beau travail, Potztausend! Et dire que nous ne savions rien de cela, là-bas, à Elsenborn!... Dommage seulement que notre régiment n'ait pas été de ceux qui ont ouvert la danse, sacré mille millions de tonnerres!... Mais nous ne perdrons rien pour attendre, mes agneaux!...