L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un émoi extraordinaire. Les soldats se bousculèrent, essayant de distinguer quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous-officiers se regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. Des blessés! Déjà des blessés! Tout un train de blessés!... Combien y en avait-il? Cent? deux cents? mille peut-être? D'où venaient-ils? Qui les avait ainsi arrangés?....

J'entendis la grosse voix de Wacht-am-Rhein gronder furieusement:

—Ah! les cochons! les traîtres! les bouchers!...

Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle des coups qu'il n'assénait pas lui-même.

Mais s'il y avait des blessés, c'est qu'il y avait aussi des morts!... C'était donc sérieux, à cette heure? C'était le commencement de la grande bagarre?...

Lentement le train s'engageait dans le dédale des voies, où il parut stopper. Quelques instants après, une demi-section de notre compagnie sanitaire, mandée par signaux optiques, dévalait à grands pas le coteau. Notre bataillon était stationné sur le point le plus voisin de la gare et mon groupe fut désigné pour aller y prendre un service d'ordre, sous le commandement du lieutenant Schimmel, et renforcer les quelques soldats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fûmes en vingt minutes d'une marche rapide, et l'on nous répartit aux diverses issues des quais pour empêcher la population accourue d'approcher et d'interroger les blessés.

De près, c'était plus tragique encore que de loin. D'effroyables soupirs, des râles, parfois de véritables hurlements sortaient des voitures. Sommairement pansés, et après des heures déjà d'un infernal voyage, la plupart des blessés souffraient atrocement. On en voyait de sinistrement allongés, sans mouvement, sans même un tressaillement de vie, d'autres accroupis, la tête entre les mains ou s'étreignant le ventre, d'autres tremblants de fièvre ou agités de convulsions, d'autres stoïquement dressés, drapés dans leurs guenilles, les poings serrés, la pipe aux dents. Les faces étaient terreuses et boueuses, d'autres pâles et cadavériques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutilés, intransportables. Les corps étaient complets: tous les membres étaient là. Il n'y avait que des jambes cassées, des bras rompus, des chairs broyées, des yeux crevés, des muscles perforés on déchirés. Partout des linges sanglants armoriaient de rouge les épaves guerrières; le sang se répandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les portières, les poignées, les banquettes, les parois, marquant des traces de doigts, dégoulinant par les interstices des planchers et arrosant de flaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se dégageait par bouffées, par larges ondes des wagons, empuantissant l'atmosphère et soulevant le cœur. D'épais essaims de mouches enveloppaient le train comme un charnier.

—Il y en a six cent cinquante, dit Schimmel, et un second train suivra dans une demi-heure. Ils disent qu'à Liége ça cuit dur. Von Emmich a fait donner l'assaut à deux forts par masses compactes.

—Sont-ils pris, au moins? balbutiai-je.

—Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade.