De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24e régiment, le 35e des fusiliers de Brandebourg et le 55e de Detmold paraissaient y être au complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie étaient intenses. C'était une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu. Mais il n'y avait plus de Belges pour s'éjouir à ce spectacle! Les derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi de la schlague. Tout le reste, à ce qu'on m'apprit, avait été passé par les armes ou emmené en captivité en Allemagne.

Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui s'était livré à Visé, une dizaine de jours auparavant, et qui avait été le premier de la guerre. Quand nos cavaliers étaient arrivés, dans l'après-midi du 4 août, ils avaient trouvé le pont détruit et des lignards belges qui, embusqués de l'autre côté du fleuve, leur tiraient dessus sans le moindre souci de l'hospitalité. Il avait fallu se porter à quelques kilomètres en aval, aux gués de Lixhe, où deux régiments de hussards avaient réussi à passer. Tournée, la soldatesque ennemie avait dû se rabattre sur Liége. Les pontonniers avaient amené leurs bacs, et dès lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivière et allaient répandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dévastation et la mort.

Le IIe corps tout entier, le IXe corps et son corps de réserve, une partie du IIIe, le IVe corps von Arnim, ainsi que la moitié de notre division avaient déjà passé; le reste allait suivre: presque toute l'armée von Kluck inondait à cette heure de ses flots torrentiels le gras terroir hesbayen et roulait irrésistiblement sur Bruxelles. On disait même que, pour hâter la manœuvre, des trains de soldats en civil traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver leur équipement de l'autre côté de la frontière.

Quant à ce qui se passait plus au sud, à Verdun, à Nancy ou là-bas dans les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutôt les allégations qui se colportaient étaient si contradictoires qu'on n'en pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapportée par des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle étonnante, qu'on nous avait cachée jusqu'ici et qui remplissait tout le monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait déclaré la guerre. Aussi les injures, les imprécations, les violences à l'adresse de nos bons «cousins» britanniques volaient elles de bouche en bouche. On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs: Gott strafe England! Mais au milieu de l'allégresse générale ces clameurs mêmes et ce furieux Gott strafe England résonnaient encore comme un hallali de gloire, comme un sonore appel à de plus magnifiques victoires.

Je me mis à la recherche de Kœnig, dont la section cantonnait sur la hauteur, au collège de Saint-Hadelin, seul bâtiment de quelque importance qui eût été épargné. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je rencontrai le lieutenant, planté sur ses hautes jambes, devant l'église de Visé, dont il contemplait d'un œil consterné les cintres éventrés et les colonnes à vif, scarifiées par le feu. Rasséréné un moment par l'assurance que les Français avaient violé les premiers la Belgique, son humeur s'était peu à peu rembrunie à mesure que nous progressions dans le pays dévasté, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait la petite cité mosane, il ne dissimulait plus sa colère et son émoi.

—Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi ça!...

Il me montrait sur le pourtour de l'église et dans les ruelles voisines des pignons ébréchés, des corniches abattues, une colonnette décapitée, ici les débris d'une fenêtre à meneaux, là le squelette carbonisé de ce qui avait dû être quelque charmant logis du XVe siècle.

—C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir détruit tout cela? Qu'est-ce que ce vandalisme?

—Ma foi, fis-je bêtement, on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs.

—Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en êtes! Je ne vous félicite pas.