L'armée allemande est à cette heure la plus importante institution d'éducation morale qu'il y ait dans le monde.
J'en étais là de cette lecture, où je puisais une grande force d'âme, quand un gros tumulte s'éleva de la rue, mêlé de cris aigus de femmes et de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'était mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expédition avec trois ou quatre captives qui se débattaient comme des démones. Sans se soucier de leur résistance et de leurs ruades, ils les entraînaient rudement par les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes de poche je crus distinguer qu'elles étaient jeunes et jolies. Echevelées et dépoitraillées, elles semblaient à bout de force, bien que luttant encore de tous leurs nerfs désespérés contre la violence de leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement évanouie, quoique son corps fût secoué de longs frissons, était portée à bras par deux de nos Feldgrauen; de sa tête renversée les cheveux coulaient et traînaient à terre, tandis que les jupes de linon déchirées pendaient sous ses jambes nues. La troupe hurlante, blasphémante et oscillante s'arrêta, cinquante mètres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment éclairé par derrière, parut dans le chambranle, énorme et rubicond, en bretelles et en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et l'emporta à l'intérieur. La bande s'y précipita après lui en y poussant le gibier féminin.
Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je me représentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui allait se passer, ce qui se passait déjà chez le capitaine Kaiserkopf. Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me figurais le capitaine, l'œil flamboyant et les narines gonflées, se lançant comme un sanglier sur sa proie, la dénudant, la jetant sur une ottomane, l'y écrasant de sa formidable masse. Je voyais l'infâme Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la torturant de ses immondes caresses, se délectant savamment de ses larmes et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles bougres se passant l'une après l'autre leurs victimes, assouvissant sur elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions, pour les livrer ensuite pantelantes à la bestialité de leurs soudards. Je voyais le débordement de l'orgie, la montée de la saturnale, les lits saccagés, les sophas éventrés, les bottes et les buffleteries se roulant dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les épouvantes, les crispations, les yeux révulsés, la luxure, la frénésie, le stupre, les morsures, le sang, la mêlée s'acharnant, la souillure giclant...
Ces obsédantes images me dégoûtaient et m'excitaient à la fois. Je ne savais si je regrettais ou si je me félicitais de n'être pas là-bas avec eux. Je me sentais envahi de fatigue et de désir. J'avais besoin, moi aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste, d'une chair non à brutaliser, mais d'une chair blanche à brasser, à pétrir, à pénétrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers violée... oh! doucement, tendrement!... Herrgott! quel dommage!...
Mes yeux se fermèrent... Mes journaux, épars sur le couvre-pieds, avaient glissé sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une heure du matin... Je m'endormis enfin, en étreignant avec passion l'ombre voluptueuse de ma chère Dorothéa.
A cinq heures, les cornets sonnèrent au rassemblement. Les yeux bouffis, je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agréable logis, où je ne coucherais plus, je jetai un dernier coup d'œil sur son intérieur. Qu'en resterait-il ce soir? Je pris, à titre de souvenir, deux de ses plus jolis bibelots, de ceux que mon peu de compétence estima être aussi les plus précieux: un camée renaissance sur onyx et une charmante tabatière dix-huitième siècle en or ciselé. Je les mis sans plus d'hésitation dans ma poche.
Dans la rue, des escouades prêtes pour le départ croisaient des groupes avinés de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par poignées des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine Kaiserkopf, dont le comble commençait à s'enflammer.
—Qu'est-ce que vous faites? dis-je.
—C'est par ordre, me répondirent-ils.