Un lourd silence s'écrasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de hêtres brillait très loin un long clocher au sommet rectangulaire, que Schimmel assura être la tour de Malines.

Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mètres derrière la section qui avançait déployée en ordre serré, un éclatement se produisit. Toutes les têtes se retournèrent, pour voir jaillir et retomber une colonne de terre grasse.

—Charogne! lâcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit à son ordonnance.

Presque aussitôt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, à des distances variées. On entendit un hurlement lointain, paraissant provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache grise qui gigotait sur le sol.

Plusieurs d'entre nous pâlirent. Kasper murmura près de moi:

Herr Fæhnrich, je crois que ça y est; nous recevons le baptême du feu.

Des commandements rauques partirent. La section Kœnig, portée en avant, se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu à peu les hommes disparaître comme des mulots dans les écorchures du terrain, un fusil sautant çà et là entre les chaumes, dans la pétarade d'une mousqueterie précipitée. Nous étions désignés comme soutien, appuyés à cent pas par la section von Bückling.

—Mes garçons, fit le capitaine Kaiserkopf, après avoir fait précéder ses paroles d'une batterie de tambour, voici maintenant le moment, Sacrament! de montrer que vous êtes des bougres! L'ennemi perfide est là qui vous guette, tapi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux, cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces Français, ces Anglais, toutes ces sales bêtes fuir lâchement sous vos coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 août, dans la salle blanche de son château royal, et maintenant, Donnerwetter! nous allons les battre comme plâtre. Poussez tous avec moi le cri de guerre du soldat allemand: Hourrah!

Un triple hourrah sortit de nos poitrines haletantes.

Mais pendant ce temps, une artillerie invisible crachait sur nos lignes ses projectiles éclabousseurs. On les entendait vibrer comme des hannetons, déflagrer, nous arracher les tympans, tandis que le sol se labourait et qu'une dégringolade de terre, de cailloux, de racines et de débris de fer lapidait nos compagnies déployées.