—Hinlegen!... Ouvrez vos intervalles!... ordonna Schimmel derrière nous.
Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches ou se crevait de trous. C'était à notre gauche que le feu paraissait le plus fort; mais, dans le brouhaha des explosions, la fumée, la poussière, le méphitisme, nous finissions par ne plus distinguer grand'chose de ce qui se passait au delà de notre voisinage. Nous étions d'ailleurs bien trop occupés de nous-mêmes. L'effroi étreignait visiblement la plupart de nos fantassins; la sueur ruisselait sur les visages blêmes; un souffle angoissé s'échappait des gorges. Il nous semblait que nous étions tombés dans un terrible guet-apens dont nous ne sortirions pas vivants.
—Auf!... Vorrücken!...
La section avançait prudemment, poussée par ses sous-officiers.
Ecumeux et congestionné, Wacht-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progressions par saccades, tantôt collés au sol et rampant entre les mottes, tantôt relevés d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de fouet, qui nous faisait bondir jusqu'au premier pli de terrain. En contre-pente d'un mamelon crénelé de quelques arbres, près duquel nous passions, j'aperçus un instant, juchés sur leurs chevaux, dont l'encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le major von Nippenburg, le capitaine d'état-major Morgenstein et le premier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur la selle, suivaient commodément le spectacle de l'opération, tandis qu'une escouade d'estafettes et de téléphonistes attendaient leurs ordres.
Nous n'avions pas fait cinq cents mètres, beaucoup moins commodément, qu'une grêle de balles nous assaillait. Le sifflement de ces petits projectiles, opiniâtres et tarabustants comme des moustiques, me parut plus désagréable encore que le gros vacarme des obus. C'est qu'une balle qui vous stride à l'oreille vous semble précisément destinée. L'obus est plus distant, plus impersonnel et, malgré son bruit, plus rassurant: on a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous obsède. Elle vous énerve et vous agite au plus haut point. Elle vous distille le supplice à petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait un sifflement, mais plutôt un claquement sec, sur une chromatique très rapide, très aiguë, n'embrassant guère plus d'un quart de ton.
Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure balayée d'acier, où je n'avais pas trop de toute ma présence d'esprit pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque. D'autres observations d'ailleurs ne tardaient pas à s'imposer à ce qui me restait de faculté d'aperception.
Nous rencontrâmes un premier cadavre. C'était un des tirailleurs du lieutenant Kœnig. Il s'allongeait au creux d'une dérayure, les doigts crispés au fusil, la face toruleuse et barbouillée de sang, les yeux torves regardant le ciel. Inopinément j'allai donner en plein du genou sur sa tunique grise. Horrifié, je sursautai en poussant un cri. Sous mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous buttâmes sur deux autres tués. Puis ce fut un blessé, qui regagnait l'arrière, hurlant et se tenant le ventre. Je fus saisi d'un tremblement convulsif.
—En tirailleurs commanda Schimmel.
C'était à notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chaîne ou nous substituer à elle. Je rassemblai mon souffle pour crier à mes hommes: