—Mir nach!...
Je m'élançai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze mousquetaires, en ordre mince à trois pas l'un de l'autre. La mitraille pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un canon de mauser! Après une série de bonds désordonnés, nous rejoignions la ligne de feu où, terreux, abîmés, rendus, des fusiliers progressaient péniblement en tiraillant au hasard.
—Ça chauffe!... crachaient-ils avec accablement, terrorisés par les sous-officiers.
On leur passa des gourdes.
Et soudain j'eus une vision stupéfiante: Kœnig debout, en terrain découvert, calme, intrépide, sa belle tête romantique se détachant comme un médaillon d'albâtre sur l'azur, marchait tranquillement en avant de sa section, l'épée à la main. J'eus l'impression qu'il allait au-devant de la mort, qu'il la cherchait.
Un vertige me prit. Je tirais avec un acharnement de somnambule sur une corne de bois qui nous faisait face. Mon épaule se paralysait. Bientôt il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nous terrer, sans plus bouger, derrière un parapet de sacs. Combien de minutes, combien d'heures restâmes-nous ainsi blottis! Toute notion de temps avait disparu. Je sentais ma langue devenir pâteuse, mon palais sécher, ma salive se tarir. J'étouffais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine. Et tandis que, sous le glas de mon cœur qui battait à grands coups, mes oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, un frisson mortel naissait dans ma nuque, gagnait mes épaules, se répercutait le long du dos jusqu'aux lombes, m'anéantissait, me faisait presque perdre connaissance. Je n'existais plus que dans un cauchemar atroce.
Des ronronnements de moteurs frémirent au dessus de nous. Je levai les yeux. Trois, quatre avions sillonnaient le ciel et, la croix de Prusse sous les ailes, filaient dans la direction du nord. Bientôt, sur les bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes métalliques qui brillaient au soleil. Était-ce mon rêve bizarre qui se continuait ou étais-je éveillé?
Tout à coup de formidables décharges secouèrent l'air derrière nous. Des vrombissements énormes passèrent sur nos têtes. Vingt, quarante bordées épouvantables firent sonner la lumière et trépider le sol. Je me frottai les yeux, tout étourdi. En même temps, les bois roux se couvraient de flamboiements, se panachaient de bouquets de fumée noire. Des taillis grillaient, des arbres prenaient feu. D'abord stupéfaites, puis délirantes, les troupes, à ce tonnerre, s'étaient réveillées de leur léthargie. D'immenses acclamations sortaient des fossés. On s'embrassait, on dansait. C'était notre artillerie qui écrasait les positions ennemies.
Dix minutes après, tout s'était tu en face de nous, et si quelques coups de fusils parvenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos pièces et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait rejoints, nous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui avançaient rapidement à travers champs, en équerre avec nous. C'était le second régiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la défense belge et tournait ses lignes. La victoire était à nous. Cette assurance enflammait instantanément tous les cœurs.
Délivrés de leur terreur, les hommes se réharnachaient avec joie. Mes quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et moi-même, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient dans leurs sections; les compagnies se reformaient. Nous vîmes reparaître, exubérant et triomphant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait recouvré son cheval. Surgissant des épaulements, des batteries de canons gris foncé allaient au galop occuper des emplacements nouveaux, d'où elles rouvraient des tirs directs sur des objectifs que nous n'apercevions pas. Des signaleurs couraient, agitant leurs fanions verts ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements sonores et leurs appels éclatants.