Ceint de son écharpe, le bourgmestre, un gros homme à la bonne figure pleine, s'avança très dignement au devant du capitaine Kaiserkopf, s'arrêta à deux pas de son cheval et, s'étant incliné profondément, dit:
—Monsieur l'officier, nous sommes des gens paisibles. Nous ne pensions pas que la guerre pût un jour toucher notre tranquille commune. Mais, puisque vous voilà, nous venons vous dire que nous voulons vous recevoir pacifiquement. Nous mettrons à votre disposition tout ce qui vous sera nécessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les déclarations des autorités militaires allemandes qu'il ne sera fait aucun mal aux populations inoffensives des régions occupées, nous comptons que nos biens et nos personnes seront respectés et que vous vous conformerez loyalement, selon le droit et les traités, aux usages de la guerre.
Déployant un papier, le bourgmestre ajouta:
—Voici, monsieur l'officier, l'affiche que j'ai fait placarder dans la commune dont j'ai la charge. Permettez-moi de vous en donner lecture:
Le bourgmestre attire l'attention des habitants de la commune sur le grave danger qui pourrait résulter pour les civils de se servir d'armes contre l'ennemi. Tous détenteurs d'armes à feu sont tenus obligatoirement d'en faire remise à la maison communale. Le ministre de l'intérieur recommande aux civils, si l'ennemi se montre dans leur région, de ne pas combattre, de ne proférer ni injures, ni menaces, d'éviter toute espèce de provocation. Tout acte de violence commis par un seul civil serait un véritable crime, car il pourrait servir de prétexte à une répression sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des femmes et des enfants.
—Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez causé! Nous verrons cela plus tard. Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, où mon fourrier va désigner des logements pour ma troupe. Nous réquisitionnerons ce dont nous avons besoin. Il me faut des vivres frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes chevaux. Occupez-vous de rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure à la maison communale. Rompez!
Nous fîmes notre entrée dans l'agreste localité, bien certains que nous n'avions rien à craindre d'aussi braves gens. C'était du moins mon opinion personnelle, car, autour de moi, j'entendais les grommellements inquiétants de plusieurs hommes qui, mus peut-être par le désir de piller, parlaient déjà de francs-tireurs, d'armes cachées et de puits empoisonnés. Postés par petits groupes devant leurs seuils, les paysans, effarouchés, mais bienveillants, nous offraient au passage des fruits, des gâteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient peureusement derrière les robes de leurs mères. Par les soins de Schmauser, des numéros s'inscrivaient à la craie sur les portes, la troupe se distribuait par fournées dans les fermes et déjà, de leurs intérieurs reluisants de propreté, s'échappaient des bruits alléchants d'écuelles, de pots et de casseroles.
Kaiserkopf s'était logé chez le bourgmestre avec son inséparable Schlapps. Schimmel, l'aspirant Max Helmuth et moi-même étions reçus chez le curé. Pendant ce temps, les vivres, les charretées de foin, les sacs de farine et d'avoine, ainsi que du bétail sur pied venaient se concentrer devant la maison communale, où le capitaine Kaiserkopf, en conférence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et dictait ses exigences. On attendait d'un moment à l'autre le reste du bataillon et il fallait des greniers et des granges, pour coucher tout ce monde. Schmauser s'affairait, dressait des états. On préparait dans la maison communale des appartements pour le major von Nippenburg, ainsi que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus tard, dans la nuit, avec l'état-major du régiment. Kaiserkopf, enfin, s'entêtait à réclamer, outre les réquisitions et à titre de contribution de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui empêcherait le village d'être razzié et le bourgmestre d'être pendu.
Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu'à se goberger aux dépens de leurs hôtes et qu'à profiter de leur bon vouloir pour se farcir la panse. Chez le curé, nous n'étions pas à moindre fête et la bombance y était ecclésiastique. On avait décroché le plus beau jambon de la cheminée et je me remémore certain chapon de Campine dont le souvenir me délecte encore les papilles. Le saint homme débouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut à toute force nous faire goûter d'une sorte de bière très estimée dans le pays et qui se brassait à Diest. Nous en bûmes, mais je la jugeai inférieure à nos bières d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux genièvre recueillit nos suffrages et nous le vidâmes avec approbation.
Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des événements. Ils nous demandaient si les Allemands étaient vraiment à Liége. Ils croyaient que leur roi se trouvait toujours à Bruxelles. Ils avaient bien entendu le vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et ils étaient loin de se douter des scènes atroces qui s'étaient déroulées à quelques kilomètres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la paix serait bientôt signée.