Les choses commencèrent à se gâter vers le soir. Ce furent d'abord des actes peu graves de maraude. On vit de nos soldats déambuler furtivement, une oie ou un lapin sous l'aisselle. Puis il y eut de légers sévices envers les habitants. Des filles furent pourchassées. De sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu à peu, le désordre s'accrût. Un paysan, qui voulait s'opposer à l'assaut de sa femme, fut fortement rossé et remis à sa place, qui n'était pas celle de son lit. L'auberge devenait le théâtre de rixes renaissantes, de collisions, de bruyantes échauffourées. Des enfants criaient. Des vaches meuglaient.
Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait l'unique rue du village, débordait des cours et des fenils, envahissait les cuisines, les celliers, les étables, se bousculait, s'invectivait et se molestait. Loin de refréner l'agitation, les sous-officiers l'accueillaient avec complaisance et semblaient même l'encourager. On eût dit que des provocateurs, circulant mystérieusement dans la foule, s'employaient à y semer de mauvais bruits et à énerver encore l'effervescence.
Tout à coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes propres yeux,—et cela j'en jurerais devant un tribunal,—je vis, à une fenêtre de l'étage, le capitaine Kaiserkopf qui déchargeait par deux fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitôt après, il apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entrée en criant d'une voix terrible:
—Man hat geschossen![ 2]
Ce fut le signal d'une affreuse mêlée. Furibonds, et comme déclenchés par un choc électrique, les soldats se précipitaient sur les malheureux à leur portée ou dans l'intérieur des habitations, d'où retentirent bientôt des hurlements de gens qu'on abîmait ou qu'on égorgeait, au milieu d'un chaos étourdissant de jurons, de meubles brisés, de coups de feu et de malédictions. En quelques instants, plusieurs cadavres jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baïonnettes s'abattaient ou s'enfonçaient dans les sarraux, les grègues et les corsages. Le sang tombait à flaques. Des membres coupés rougeoyaient dans la poussière.
—Man hat geschossen!... man hat geschossen!... hurlaient les nôtres. A mort!... Tous les Belges sont des assassins!...
On avait allumé deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent décrochés, et on tira au visé les fuyards dans la campagne. On les dégringolait comme des lièvres. Une mitrailleuse joua.
—Eh bien, dis-je à Schimmel, c'est du propre!
—C'est du bon ouvrage, me répliqua-t-il froidement. Ces idiots de Belges n'ont que ce qu'ils méritent.
—Mais, fis-je interloqué...