—Mon petit, il faudra vous habituer à ça. Pas d'émotion. Nous en verrons bien d'autres!

Un troupeau de femmes en détresse s'étaient réfugiées contre l'église. Elles en battaient l'entrée avec désespoir. L'une d'elles, une paysanne de vingt ans, eut son nourrisson écrabouillé sur son sein. Je crois bien que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-là.

Le prêtre parut, comme un spectre épouvanté, les bras au ciel.

—Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira, monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!...

—A mort, le curé!... à mort!...

Les portes s'ouvrirent. L'église se creusa comme un trou d'ombre. Seul, au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie.

—A mort, le curé!...

Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent, le traînèrent dans le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grésillant, projetant une fumée pourprée. On le renversa, on le roula à terre. Puis on lui passa un nœud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la soutane. On lança l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des fusils s'épaulèrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la tête en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le troupeau des femmes mortes ou évanouies.

Peu après cette scène qui m'avait, je dois le dire, assez fortement ému, je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui était rien survenu de plus fâcheux jusqu'ici que d'avoir été arrêté et incarcéré dans la salle d'école, en compagnie d'une cinquantaine de ses administrés. Il y attendait la suite des événements, sous la garde d'un piquet de nos braves Magdebourgeois.

J'avais été chargé depuis quelques jours déjà, par le capitaine Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rédiger pour lui le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon travail se réduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire, à peu de chose: quelques indications sur l'étape du jour, un état de la caisse, de brèves observations, s'il y avait lieu, sur le service du ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre, relater succinctement les épisodes survenus en cours de route et justifier les répressions exercées en pays ennemi. C'est là que mes dons d'imagination étaient mis à contribution par le capitaine Kaiserkopf. Avait-on, par exemple, pillé ou brûlé une maison, j'inscrivais: «Détruit un repaire de francs-tireurs.» Avait-on estourbi ou révolvérisé quelques civils, je mettais: «Passé par les armes deux espions.» Il était bon de varier, autant que possible, les prétextes, et j'avais été assez heureux pour ciseler déjà diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se montrait fort satisfait.