Ce jour-là, le rapport revêtait une certaine importance. Pour la première fois, la compagnie avait pris part à un combat, et il convenait d'en verbaliser minutieusement le détail. Ce papier serait porté au colonel, qui le transmettrait à l'état-major de la division, d'où il irait, plus haut peut-être, fondre sa petite note dans la vaste symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout l'honneur et je me représentais vivement la dignité de ma mission.

J'écoutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf, griffonnant mon brouillon, m'appliquant à traduire en phrases dignes de Tacite ou de César les amphigouris ponctués de Donnerwetter! et de zum Teufel! de mon chef.

Je croyais avoir assisté à une grande bataille. Je me rappelais ma peur et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je étonné du léger chiffre de nos pertes. Tant en tués qu'en blessés, le régiment ne comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier n'avait reçu une égratignure. Notre compagnie, la moins éprouvée, avait eu trois tués et quatre blessés, tous sept de la section de Kœnig. J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter à des troupes de couverture protégeant la retraite de l'armée belge sur le camp retranché d'Anvers.

Il fallait néanmoins glorifier le plus possible notre participation à la lutte. C'est à quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en termes mesurés, mais frappants, la marche de l'opération, je montrais l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par les officiers, je célébrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de l'assaut. Parmi les actes héroïques, dont je fis la nomenclature, figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein, que le capitaine Kaiserkopf n'hésitait pas à proposer pour la croix de fer.

Mais il fallait aussi, après avoir retracé les circonstances du combat, donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est là que mon embarras commençait.

Donnerwetter! C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous avançons... nous avançons en colonne de route... nous recevons la députation des autorités... nous procédons à l'Einquartierung... à la mise en cantonnement... nous réquisitionnons, comme il est de droit... nous...

—Tout cela va très bien jusque-là, monsieur le capitaine... mais après?

—Après, Donnerwetter!... Eh bien, après nous surprenons des manifestations hostiles de la population à l'égard de nos troupes... nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on profère sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le Deutschland... Des coups de feu sont tirés d'une fenêtre...

—Des coups de feu, monsieur le capitaine?

—Vous ne les avez pas entendus?