—Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement entendus.

—Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la maison communale, destinées à être distribuées aux habitants, qui se proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidèles soldats de Sa Majesté.

Nous en étions là, et j'attendais quelques éclaircissements sur ce complot dont on avait heureusement trouvé la trame, quand il se produisit un incident assez grave, fort grave même, un fait d'une gravité vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'armée allemande.

Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-même, il y avait dans le salon du bourgmestre, répandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils, cinq ou six des gradés de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel Biertümpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux rapport, ce qui n'était pas sans compliquer quelque peu ma tâche. Deux femmes destinées aux plaisirs du capitaine étaient enfermées dans une pièce voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications.

Le lieutenant Kœnig entra. Il était extrêmement pâle et avait la figure défaite.

—Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On massacre, on pille, on brûle: il ne restera bientôt plus rien de ce village.

—Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la guerre, Donnerwetter! Si ces brigands de Belges n'avaient pas commencé...

—Ils n'ont pas commencé, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que moi.

—Que voulez-vous dire, lieutenant Kœnig?

Un silence subit s'était établi dans la chambre. Tous les regards étaient fixés sur Kœnig, dont on connaissait l'impressionnabilité et dont on appréhendait un esclandre.