—Qui empêche de le reconquérir, cet Éden perdu par notre faute?

—Le serpent de l'hypocrisie.

Leurs caractères différaient juste assez pour se rendre sensibles leurs deux personnalités et pour se charmer l'un l'autre par leurs dissemblances. Odon était calme, prédisposé à l'optimisme, sachant supporter sans trop s'en irriter le mal nécessaire qu'il constatait autour de lui; en amour, il était intense, tendre, profond, comme ému de divine pitié, recherchant l'intimité, ne demandant qu'à construire de hautes murailles autour de son bonheur. Pauline, bien que sachant extérieurement rester calme, contenait en elle une agitation toujours prête à déborder; son impressionnabilité la rendait perméable à toutes les afflictions aussi bien qu'à toutes les illusions; elle ressentait avec une égale acuité les joies et les douleurs, et, sans cesse harcelée par ses espérances comme par ses craintes, elle souffrait et jouissait d'avance aussi vivement que lorsque les événements se réalisaient. Trop orgueilleuse, trop noble, trop honnête, elle ne consentait pas sans malaise à dérober aux yeux ce qui était sa vraie vie, à farder son visage et à déguiser ses pensées. Elle eût volontiers édifié son amour comme un château sur une colline, pour que jusqu'aux passants indifférents pussent l'admirer et l'envier, et qu'elle pût en être fière, toutes armoiries étalées; elle avait une tendance à braver l'opinion. Chacun d'eux voyait dans le vulgaire l'ennemi: mais Odon avec une philosophie dédaigneuse et un désir de s'écarter, Pauline avec un besoin de combattre et de protester.

Mais l'amour, qui, malgré tout, les remplissait de joie et de victoire, l'amour triomphant chassait vite les ombres mauvaises qui tentaient de se glisser sur leur félicité. Lorsqu'ils se retrouvaient, toujours plus indiciblement fortunés de se connaître, leurs cœurs s'élançaient l'un vers l'autre avec délire, effrayés et enchantés de la puissance de leur transport. Chaque fois, c'étaient des ondées nouvelles de délice; leurs moindres paroles prenaient des reflets multiples de grâce, de beauté, d'adoration; ils se plaisaient parfaitement, se sentaient faits l'un pour l'autre, prédestinés presque, tant il leur semblait qu'ils s'étaient longtemps cherchés dans les ténèbres de la vie, qu'ils s'étaient aimés autrefois. A tout instant, ils tressaillaient d'aise, découvrant en eux des recoins charmants qui leur faisaient l'effet de vieux souvenirs s'éclairant soudain dans l'arrière-plan sombre de leur mémoire.

—Que serions-nous devenus, si nous ne nous étions pas rencontrés? demandait Pauline.

—Nous aurions été privés de la lumière éclatante de la vérité; nous n'en aurions eu qu'une intuition, sans être admis à la contempler face à face.

—Cela me semble impossible: ne pas vous connaître, ne pas vous posséder, n'avoir aucune idée de vous! C'est comme si on me disait: Que seriez-vous, si vous n'étiez pas née? Je ne saurais que répondre, ne pouvant me figurer l'état où l'on est quand on n'existe pas, me heurtant là à un non-sens, à une véritable antinomie de la raison. Eh bien, Odon, j'ai le même sentiment relativement à notre amour: je n'imagine pas, maintenant que je vous aime, comment il se pourrait que cet amour n'existât pas. Que serions-nous devenus, si nous ne nous étions pas rencontrés? En vous posant cette question, cette énigme plutôt, je la jugeais insoluble. Ce que nous serions devenus, ce que moi du moins je serais devenue, je ne parviens pas à le comprendre: et votre réponse ne me satisfait pas. Nous aurions été privés de la lumière, dites-vous: mais comment peut-on être privé de la lumière?

Odon aimait qu'elle s'exaltât ainsi. Exalté lui-même, tout ce qui s'élevait au-delà de la banalité des sentiments ordinaires, quelque louables et quelque excellents qu'ils fussent, lui plaisait comme une chose précieuse. Odon était idéaliste. En ce sens qu'il ne croyait pas qu'il fallût prendre la vie pour ce qu'elle semble être, mais pour un prétexte continuel à se créer un monde d'idées et d'émotions en rapport avec l'éternel désir, monde généreux et sublime auquel il attribuait tout autant de réalité et beaucoup plus de beauté qu'à l'autre. Y a-t-il d'ailleurs autre chose que des phénomènes? Et un phénomène psychique a-t-il moins de consistance qu'un phénomène physique? Bien plus, chacun, même le plus obscur barbare, ne considère-t-il pas la vie à travers son esprit? Et n'est-il pas désirable, en conséquence, étant donné que tout n'est que vision, de rendre cette vision aussi superbe, aussi noble, aussi enchanteresse que possible? C'est ce que se disait Odon; et comme son tempérament l'incitait déjà, sans le secours d'aucun raisonnement, à réaliser autour de lui cette atmosphère merveilleuse, son idéalisme, à la fois naturel et acquis, constituait bien pour lui la seule vie normale.