—Je vous en prie, Pauline, observez un peu plus les conventions. Il y a une manière d'exprimer les choses, des réticences que nous devons employer lorsque nous parlons de gens honorablement connus et qui de plus sont nos amis. Leur réputation est absolument intacte.
—Oh! je le sais: le public ne se doute de rien, les précautions sont prises. Et quand même ce serait le secret de Polichinelle—et peut-être l'est-ce—tant qu'il n'y a pas de scandale, les époux adultères ont droit à tous les respects d'un monde qui n'exige que les formes et devant qui l'on peut à plaisir jouer des gobelets, pourvu qu'on fasse passer muscade.
—Vous êtes sévère!
—Tout à l'heure, c'est vous qui l'étiez.
—Que disais-je? Que l'amour dans le mariage était le seul vraiment utile et vraiment sain. Je le maintiens. De toute ma conscience d'honnête homme, je flétris ceux qui contreviennent à cette loi fondamentale. Mais je ne puis, sous le prétexte que l'adultère se glisse malheureusement jusque dans les unions en apparence les plus correctes, prêter la main aux fauteurs de désordre, qui veulent saper par la base les institutions et bouleverser la société. Si le mariage est parfois mal compris, s'ensuit-il qu'il soit un mal? Et si ceux qui le comprennent mal comprennent cependant qu'ils doivent en respecter les usages, n'avons-nous pas à les estimer au moins pour leur savoir-vivre et leur bonne tenue?
—Estimons, je le veux bien: quoique, pour ma part, l'estime n'aille qu'à la franchise.
—Ma chère Pauline, vous êtes trop indisciplinée d'esprit. Dans ce monde tout ne va pas à notre fantaisie; les principes qui nous règlent nous-mêmes ne sont pas nécessairement ceux des autres. Il faut savoir s'accoutumer à ces contrariétés de la conscience. Qu'avons-nous à exiger, en somme? La décence: la décence de la vie extérieure, des paroles, des actes publics, des relations civiles. Ce qui se passe derrière ce mur dont vous parlez ne nous regarde pas. Surtout, défions-nous des personnalités. Libre à nous d'avoir des théories et de les appliquer à ce qui nous concerne; quant au voisin, il est maître chez lui, et tant qu'il ne heurte pas violemment et de parti pris notre religion, nous sommes tenus envers lui à la même déférence. Le juste milieu, ma chère, en tout le juste milieu! Vous manquez en général du calme et de la souplesse qui conviennent à l'existence. Vous êtes exaltée, Pauline, et rien n'est plus nuisible au bon équilibre des facultés morales et intellectuelles que cette perpétuelle excitation contre ce qui froisse tant soit peu les sentiments. Certes, votre âme est noble! Mais elle est d'une susceptibilité exagérée. Vous prenez parti pour ce que vous croyez généreux avec une ardeur qui vous honore: mais vous oubliez trop que la vie est faite de concessions. Souvenez-vous du juste milieu!
Et heureux d'avoir infligé à sa femme cette leçon de juste milieu, Facial respira, prit son air gai des heures où il était content de lui, s'apaisa dans son triomphe.
Pauline ne se donna pas le plaisir de jongler avec les contradictions et les lieux communs qui composaient, comme d'habitude, la conversation de son mari. Elle préféra garder pour elle ce qu'elle aurait pu répondre et qui n'aurait servi qu'à égarer Facial dans un nouveau discours. Elle le connaissait. Maintes fois déjà elle avait essuyé ses exhortations. Elle savait d'avance et par le menu ses propos. Pourquoi parler?