Pauline répéta ce qu'elle venait de dire, mais avec un léger tremblement, alarmée qu'elle était de l'effet que cette révélation semblait produire sur Odon.
Rocrange se dressa violemment. Il fit quelques grands pas dans la chambre, comme frappé de folie, la tête entre les mains et poussant de rauques exclamations.
—Odon! Odon! gémit Pauline consternée.
Odon s'avança sur elle, lui saisit les poignets et les yeux égarés cherchant ses yeux pour les fixer furieusement:
—Tu as eu un autre amant que moi? vociféra-t-il... Ah! tu as eu un autre amant que moi?
Une jalousie atroce le remuait, jalousie brutale, irraisonnée, qui venait de s'abattre sur lui et de l'étreindre, quoique l'instant d'auparavant il se fût refusé à croire qu'il pût être sujet à une pareille passion.
—Réponds! réponds, Pauline! criait-il. Quel est l'homme qui est le père de ton enfant? Quel est celui qui t'a possédée d'amour avant moi? Ah! je te croyais pure, et voici que tu as eu un amant, un amant que tu as aimé comme moi, plus que moi peut-être! Pauline, tu viens de déchirer mon cœur effroyablement.
Des larmes jaillissaient de ses yeux et devant ce désespoir Pauline se sentait défaillir.
Mais elle réagit de toute l'énergie dont son âme était capable. Maîtrisant l'affreuse émotion qui la poignait, elle attendit qu'Odon eût exhalé le premier flot impétueux de sa douleur; et lorsqu'il se fut tu, la poitrine seulement secouée encore de sanglots, elle commença, d'une voix qu'elle fit le plus douce et le plus calme possible:
—Oui, Odon, j'ai eu un amant avant toi, et si je ne te l'ai pas dit jusqu'ici, c'est qu'au moment où je t'ai aimé il ne jouait plus aucun rôle dans la mémoire de mon cœur. J'avais encore moins à te parler de lui que de mon mari. Il est mort d'ailleurs, cet homme avec qui j'ai connu les fausses joies de l'adultère, il est mort, et son souvenir est mort depuis longtemps. Si cet enfant n'était pas là, pour me rappeler parfois son père, évoquer de l'oubli cette figure disparue, qui a pu jadis, alors que je n'avais pas accompli le pèlerinage de l'amour, m'en dresser le fantôme à un coin de ma route, si cet enfant, qui fait mon orgueil, ne m'inspirait en quelque sorte une reconnaissance rétrospective pour celui qui me le donna, je n'aurais qu'un regard d'amertume à jeter sur un passé vide et morne. Je ne l'ai point aimé, cet homme qui fut mon amant. Mérite-t-il ce titre? Il n'a su ni dompter mon âme, ni éblouir mes sens. Je suis restée froide et désolée comme après une effroyable ironie. Pourquoi t'être livrée à lui? diras-tu. Hélas! c'est pour la même raison qui m'a fait épouser mon mari. La femme cherche toujours à aimer. Jusqu'au moment où elle aime vraiment, où elle sait à n'en pas douter qu'elle aime, bien des tentatives infructueuses ont lieu. Où sont-elles les privilégiées qui ont trouvé du premier coup l'amant prédestiné et ont eu l'ineffable gloire de s'offrir vierges à ses baisers? S'il y en a auxquelles fut départi ce bonheur, qu'elles l'imputent à une faveur spéciale de la providence. La plupart, j'entends de celles qui aiment, ont à éprouver l'amère vanité des désirs humains, avant d'en connaître la possible et magnifique floraison. Heureuses, bienheureuses encore quand elles la connaissent! O mon Odon, vierges! Étais-je moins vierge parce que mon corps avait été possédé? Mais c'est toi, c'est toi qui m'as rendue femme! Auparavant, quoique femme mariée et femme adultère, je n'étais pas encore femme. Il me manquait le sens divin de l'amour. C'est toi qui m'en as dotée: ou plutôt qui l'as découvert, excité, fécondé en moi. N'as-tu point eu ma vraie virginité? N'es-tu point mon premier, mon seul, mon parfait amant, mon époux et mon maître? Odon, Odon, c'est toi que j'aime, je n'ai aimé que toi!