Odon sanglotait toujours, mais son regard s'était adouci. Il comprenait qu'il avait eu tort de s'emporter et que cette femme admirable ne perdait en rien de sa valeur pour avoir erré, longtemps erré à la recherche de l'inappréciable trésor. Lui-même avait eu des maîtresses, et en grand nombre: et osait-il dire qu'il n'en avait pas aimé quelques-unes? Et pourtant, lui aussi se sentait vierge, vierge par le renouvellement qu'apporte tout amour.
—Je ne t'en veux pas, Pauline, prononça-t-il, mais à voix triste encore.
Il ne pouvait pas se remettre si vite du coup inattendu qui l'avait frappé, quoique sa raison eût déjà pris le dessus et lui représentât l'injustice de sa douleur.
Pauline continua:
—Et l'eussé-je aimé, l'eussé-je aimé comme je t'aime, te serait-il permis de conclure que mon amour actuel n'est pas entier et sans mélange? Ne devrais-tu pas, au contraire, être fier d'avoir aboli dans mon cœur les autres sentiments qui auraient pu le partager? Enfin, et avant tout, n'étais-je pas libre de me donner, alors que je ne te connaissais pas et que je n'aurais pu me donner à toi? D'où viendrait que, même dans le cas où j'aurais aimé, tu pusses être peiné de mon passé?
—C'est vrai, dit Odon, j'ai agi sous l'empire de la folie: pardonne-moi.
—Je n'ai rien à pardonner: pour folle qu'elle était, cette jalousie était de l'amour.
—Pardonne-moi, Pauline, je t'ai offensée. En poussant mon cri d'indignation égoïste et dément, je me suis ravalé au niveau des tyrans et des pharisiens, qui entendent bien que la loi soit violée, mais à leur profit seulement. Le cœur est le cœur: comment exigerais-je qu'il reste enseveli sous un linceul de mort jusqu'au moment où j'apparais pour lui souffler la vie? Si ton cœur n'avait pas été agité depuis longtemps par l'éternel désir, te serait-il possible maintenant de m'aimer comme tu le fais? Oh non! et j'étais ridicule de supposer que, douée de passion, tu fusses demeurée jusqu'ici sans risquer un pas à la poursuite du bonheur. Que tu te sois déjà donnée, que tu en aies aimé un, deux, plusieurs, qu'ai-je besoin de m'en préoccuper, aujourd'hui que tu es à moi et que je te tiens frémissante dans mes bras? Le présent et l'avenir sont la seule chose qui compte; le passé en a été la préparation; et si le présent charme, c'est que le passé a été ce qu'il devait être. Pardonne-moi, Pauline: tu m'aimes, et je ne veux savoir que cela.
La noblesse de ces paroles toucha vivement la jeune femme. Elle n'était cependant pas entièrement satisfaite: les efforts d'Odon pour se dompter étaient trop visibles. Elle voulait que son amant n'eût contre elle pas même l'ombre d'un de ces griefs secrets, dont on rougit, qu'on est le premier à condamner, mais qui n'en tourmentent pas moins le cœur.
—Je crains que tu ne m'en veuilles, au fond, dit-elle. Avoue que j'ai descendu quelques marches du piédestal sur lequel tu te plaisais à m'ériger.