—Depuis, ce fut la mort de mon âme, ou plutôt, car ses blessures étaient bien vives, son affreux supplice, l'enfer du doute, du désespoir, de la fausse résignation, qui cherche à maintenir la révolte, sans parvenir à autre chose qu'à doter le visage du masque d'indifférence et de politesse sous lequel les passants ne sauraient deviner qu'un monde terrible palpite: jusqu'au jour providentiel où je t'ai rencontré, mon Odon, et où j'ai cru que l'univers allait s'effondrer sur moi, pour avoir trouvé, enfin! enfin! le bonheur dans deux bras amis.

—N'as-tu vraiment pas essayé durant ces huit ans de te donner à un autre homme?

—Non, fit Pauline: l'amour que je concevais était si haut, qu'il me semblait impossible qu'il se trouvât quelqu'un capable d'y répondre. Bien des hommes m'ont fait la cour; en tous je démêlais l'égoïsme cynique, la sensualité grossière, la vanité stupide. Aucun ne m'aimait vraiment, et, comme avec les années l'idéal que je me créais de l'amant se complétait et grandissait, aucun, même parmi les meilleurs, ne me paraissait digne d'être aimé. Au spectacle des misérables intrigues qui se nouaient et se dénouaient autour de moi, je n'étais que plus décidée à abandonner aux âmes médiocres de si méprisables commerces. J'avais renoncé à croire; la foi était partie enlevée par les serres de la déception. Il fallait un miracle pour me sauver: le miracle s'est produit. Dieu que j'avais renié s'est manifesté au moment où je ne m'attendais plus qu'au néant, et je suis maintenant en adoration devant sa bonté et sa puissance.

—O Pauline! dit Odon, tu es la plus noble, la plus rare des créatures. Je suis un misérable de t'avoir soupçonnée d'une faiblesse. Une faiblesse, bon Dieu! Quelle prétention avais-je? Mais je te voulais sans tache, comme la divinité pure à laquelle on a dressé un autel et qu'on pare de toutes les vertus. Et, mauvais croyant, il m'avait semblé qu'un nuage passait sur ta blancheur immaculée. Mais, voilà que tu m'apparais maintenant plus éblouissante qu'avant. Oh! pardonne, pardonne!

Cette fois, c'était sincère et profond. Ce n'était plus seulement sa raison qui le poussait à rendre justice, mais tout son cœur.

Les yeux de Pauline brillèrent de joie, son âme rayonna.

Odon s'était agenouillé devant elle. Il baisait les plis de sa robe; et sur sa main, la jeune femme sentit tomber une larme.

Ce fut un instant de muette extase. Puis, lorsqu'il se fut relevé, elle se jeta dans ses bras, comme pour y chercher la protection suprême.

—Rien ne pourra m'arracher de toi! balbutiait-elle.

—O mon amie, je serai ton seul, ton véritable époux. Je le vois maintenant, le monde ne saurait être pour toi qu'un désert; la famille même, cette prison où tant, qui soupirent après la liberté, sont retenus par de multiples chaînes, est démolie autour de toi et ne t'offre que des ruines inhabitables; tout t'éloigne de celui auquel la loi t'a lié, tout et jusqu'à l'enfant, qui d'habitude est l'inexorable carcan rivant au même collier de fer deux têtes ennemies. Je n'ai plus d'objection, plus. Je suis convaincu que ton bien comme ton devoir consistent à abandonner ton mari pour me suivre. Je n'appréhende plus pour toi ni les regrets, ni les défaillances. Au point où tu en es, la seule solution possible, c'est la rupture avec un passé de larmes et de mensonge.